Notre traversée à la voile vers les Îles Canaries

Notre traversée vers les Îles Canaries

La décision d'engager une traversée à la voile vers les Îles Canaries a été plutôt rapide et spontanée. Alors que nous étions encore aux Baléares il y a 2 semaines et demi, notre choix s'est orienté pour une descente progressive vers le Cap-Vert. En quelques jours, nous avons donc quitté Formentera, avons navigué 350 milles vers Malaga, avons récupéré Lisa et Emma, filé vers Gibraltar et le 3 août dernier, nous avons quitté la Méditerranée pour découvrir les longues houles de l'Atlantique. C'était une première pour nous tous. Nous partions dans l'inconnu tant au niveau de la navigation que sur la durée en mer et la distance à parcourir. Voici donc le récit de notre traversée de presque 5 jours et 690 milles nautiques.

Mardi 3 août - Jour #1

Comme bien souvent, la petite famille est à la bourre... nous avons beau être réveillés depuis 7:30, entre le petit déjeuner, le briefing d’avant départ, la douche, les discussions de pontons, le dernier point météo, l’heure tourne à vitesse grand V! Sauf que le courant du détroit de Gibraltar n’attend pas que chacun ait bien voulu se mettre en ordre de marche, en particulier le capitaine qui n’a pas pu s’empêcher de se raser et d’apprécier une bonne douche avant de passer 5 jours en mer! 

La marée est haute à 12:20. Nous quittons la marina d’Alcaidesa à 10:30, faisons une incursion en territoire anglais histoire de faire le plein de gasoil détaxé (à 80 centimes le litre ça ne se refuse pas!) et nous prenons la direction de l’ouest. La vigilance est de mise avec tous les cargos et pétroliers au mouillage ou en approche, comme celui qui nous arrive sur bâbord à faible vitesse et que nous pensions être au mouillage. Nous avons quand même droit aux 5 coups de cornes ou en d’autres termes, le capitaine du cargo est en train de pester en se demandant ce que vient faire ce voilier à quelques centaines de mètres devant lui. On passe, on passe, on s’en va pour une traversée vers les îles Canaries!!

Ah oui, j’allais oublier de préciser que les cargos ne sont pas les seuls dangers dans la zone, il y aussi les orques. Depuis presque deux ans et sans que l’on ne sache pourquoi,  certains ont pris la fâcheuse habitude de s’en prendre aux voiliers en s’attaquant à leur safran. Certains plaisanciers ont subi de gros dommages et ont été en détresse. La vigilance est donc de mise et l’équipage est briefé sur la conduite à tenir en cas de rencontre avec ces mammifères: laisser le safran libre en arrêtant le pilote, arrêter le bateau, affaler toutes les voiles et ne pas trop se pencher par dessus bord pour ne pas provoquer. Apparemment au bout d’un moment ils se lassent et s’en vont. Espérons quand même que nous éviterons ce genre d’expérience...

Nous nous engageons donc dans le détroit de Gibraltar au moteur pendant environ 1h30 avec un peu de courant contre nous, puis le vent rentre de l’Est comme annoncé et nous pouvons dérouler le génois. On progresse à 4 noeuds vers Tarifa puis rapidement un peu plus vite avec le vent qui forcit. Nous prenons 1 ris dans la grand-voile, un choix judicieux puisque plus le détroit se rétrécit à l’approche de Tarifa, plus le vent et la mer se renforcent. On progresse à plus de 6 noeuds avec une mer hachée mais nous naviguons grand largue ce qui reste encore assez confortable. La pointe symbolique de Tarifa marquant l’entrée dans l’Atlantique se rapproche et une fois doublée, on se retrouve avec 35 noeuds de vent et une mer agitée. Le bateau accélère à 7,5 noeuds voire même 8,2 noeuds, il est temps de rouler le génois et d’envoyer la trinquette. Lynne a quelques émotions en se remémorant notre première traversée vers Majorque en décembre. Sauf que les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ici il n’est pas question de tempête. J’essaie de la rassurer sur le fait que le bateau tient très bien, qu’il se comporte parfaitement, que nous sommes bien « toilés », mais je n’ai pas l’air très convaincant sur ce coup-là... comment la convaincre que si on veut faire de la voile, il faut qu’il y ait du vent. A cet instant je lis dans son regard qu’elle se pose bien la question de savoir ce qu’elle fout là et qu’elle serait mieux allongée dans un canapé devant la télé! Pendant ce temps là, les enfants s’amusent, observent les dauphins qui se laissent surfer dans les vagues et Océane nous exécute une danse dont elle a le secret.

Pour cette première nuit en mer, nous avons fait le choix d’effectuer les quarts à 2 pour que les filles prennent leurs marques. Nous nous relaierons toutes les 3h, Lynne et Emma prenant le premier quart de 19:00 à 22:00 UTC. J’ai rentré 3 « waypoints » dans le gps en fonction des fichiers météo. Le premier pour nous écarter du rail des cargos, le second qui nous mènera sur un long bord de 400 milles vers le Sud Ouest pour éviter de nous retrouver trop près des côtes marocaines avec ses dangers (pêcheurs, filets, accélération des vents, mer plus formée avec la remontée des fonds). Le début de nuit se fait avec un vent de 20 à 25 noeuds en moyenne, sous un ris et trinquette. Puis plus tard le vent tombe à 12-15 noeuds ce qui permet de renvoyer le génois tout en gardant le ris. Lynne toujours un peu émotive et tendue, semble avoir la confirmation que le voilier est bien le moyen de transport le plus lent et le plus inconfortable pour se rendre d’un point A a un point B... je comprends son appréhension, les sensations sont tellement différentes la nuit, les bruits peuvent être déstabilisants et il faut avoir confiance dans la marche de son bateau. En l’occurrence, notre Inuksuit se comporte très bien. Contrairement à l’équipage, lui connaît l’Atlantique pour l’avoir traversé au moins deux fois.

Au cours de la nuit, les messages Navtex nous transmettent des informations qui font froid dans le dos. Tout d’abord un bateau pneumatique avec 75 personnes à bord en train de couler entre le Sahara Occidental et les Canaries. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une embarcation de réfugiés. Pauvres gens... on ne peut s’empêcher d’imaginer la détresse et l’agonie des enfants, hommes et femmes pris dans ce cauchemar... Presque personne n’en parle, mais les Canaries sont en train de devenir le Lampedusa de l’Atlantique avec des chances de survie quasi nulles pour celles et ceux qui tentent la traversée. Si en Méditerranée on compte un mort pour 200 réfugiés, en Atlantique il paraît que le chiffre est de 1 pour 16! Absolument désolant... mais sur cette question là, là aussi l’équipage est briefé, sur la conduite à tenir dans le cas où nous croiserions une embarcation. D’ailleurs un second message indique la présence de bateaux à la dérive ou à la voile le long des côtes africaines vers les Canaries.

Finalement au petit matin, nous nous laissons porter par la houle travers et après 24h de navigation, nous avons parcouru 130 milles (240 kms). Apparemment des navires de guerre américains jouent au ball-trap dans la zone. Après une annonce de sécurité à la VHF, nous entendons pendant plusieurs minutes des détonations. Maintenant Lisa et moi comprenons ce qu’était cet éclair ultra lumineux au cours de la nuit... bon, mieux vaut pas rester là, ça craint un peu quand même. Manquerez plus qu’un sous-marin fasse surface devant nous!

Mercredi 4 août - Jour #2

Et c’est parti pour un tour de montagnes russes! Lisa qui voulait des sensations est servie! Le vent monte à force 6, nous avons 1 ris et 4 tours dans le génois et le bateau fait des pointes à presque 9 noeuds. Sur 6h on parcourt 40 milles puis pendant les 3h qui suivent, on marche à 8 noeuds de moyenne pour avaler 24 milles. Mathieu nous fait une indigestion de pastèque, Emma n’est pas au top mais s'avale quand même un bon sandwich mayo, Lisa doit prendre un anti mal de mer et Lynne me demande quand est-ce que la météo va changer... le jeu de l’après-midi est de garder son équilibre et de caler les coussins. Mais malgré tout le moral est bon. 

Avant le début de la nuit, on prend le deuxième ris et on met la trinquette. Bon choix! Radio Rabat annonce un avis de grand frais à coup de vent en cours le long de la côte. Pas étonnant vu ce que l’on prend au large. Nous ferons tous nos quarts depuis l’intérieur pendant la nuit. L’AIS, le radar et les autres instruments suffiront pour faire avancer le bateau qui de toute façon est bien équilibré. Et puis inutile d’aller prendre la fraîcheur dehors dans cette nuit noire, sans lune, sauf en cas de mal de mer. Malgré le bateau qui se balance d’un côté à l’autre, la trinquette qui fait vibrer le pont, j’arrive à bien dormir dans la cabine avant. Et tout le monde à l’air de bien se reposer aussi, tant mieux! Parce que c’est pas facile dans tous ces mouvements de gauche à droite, les craquements, les choses qui bougent dans les placards, les vagues qui frappent parfois contre la coque...

Quand Lynne vient me relayer sur un quart et que je la vois souffler, je partage son envie de nous retrouver dans du temps un peu plus calme. Pour bien démontrer que l’on peut être un peu maso, j’ose faire la remarque qu’en avion, les Canaries ne sont qu’à à peine 3h de vol... comme quoi, tout est une question de perspective. Mais bon, nous pourrons au moins nous satisfaire d’avoir battu notre record de nombre de milles parcourus en 24h.

Jeudi 5 août - Jour #3

On lâche les chevaux ! La matinée est nuageuse avec un vent toujours établi autour des 20 noeuds. C’est quand même vraiment agréable de pouvoir effectuer un long bord de 400 milles au grand largue sans avoir à craindre une saute de vent! Pour ça, l’Atlantique nous change de la Méditerranée et de ses humeurs! Et on ne va pas s’en plaindre. Combien de fois sur 400 milles de navigation en Méditerranée nous aurions dû changer d’amure, allumer le moteur pour ne pas nous traîner à 2 noeuds, ou encore se mettre en mode combat parce que le vent vient subitement de rentrer à 30 noeuds en plein dans le pif?... ici les seules manœuvres à effectuer sont la prise de ris pour soulager le gréement et le pilote quand le vent et la houle deviennent un peu plus forts. Autant dire que c’est plutôt grand confort, même si cet après-midi nous fait accélérer une fois le soleil retrouvé!

Sous 1 ris et quelques tours de génois, nous filons à 7,5 noeuds avec des pointes à près de 9 noeuds. Lisa s’essaie à la barre, on allume la musique et c’est ambiance discothèque dans le cockpit! Il n’y a bien qu’ici au milieu de nulle part que l’on a encore le droit d’aller en boite et de danser sans masque. Le seul appareil obligatoire à bord, c’est le gilet de sauvetage! Alors on se lâche, tout en veillant sur un pétrolier qui essaie de nous rattraper sur tribord depuis le début de la matinée. Il marche à 10,5 noeuds à 22 milles de nous. Avec nos 8 noeuds de vitesse, il a quand même du mal à revenir sur nous. Du coup quand on essaie de l’appeler à la VHF pour avoir une mise à jour météo pour la nuit, il ne nous répond même pas. Le capitaine doit être du genre susceptible. Ou alors ils sont en train de se faire un bon gueuleton. En regardant sa destination sur l’AIS, il a encore 1.500 milles à parcourir avec une arrivée prévue le 25 août... Il finira par nous doubler à 22:00.

Mais il n’empêche, je n’ai toujours pas de mise à jour météo. Il semble que les marocains ne soient pas des grands fans du navtex. Et nous sommes trop éloignés des côtes pour capter les bulletins des Canaries. Alors on se contente du bulletin côtier du Maroc qui annonce du force 7 localement 8. On s’en fout, nous sommes parés. On prend le deuxième ris, on envoie la trinquette et on continue nos surfs. Emma fait quand même remarquer que quelques vagues mesurent à peu près 3 papas. Comprenez donc environ 6 mètres de creux... c’est vrai que parfois on a un peu l’impression de voir un immeuble de 3 étages se dresser sur notre travers tribord arrière. Mais le bateau semble à l’aise, il monte descend tranquillement, accélère dans le creux et repart pour un tour. Sauf à trois reprises où les vagues viennent frapper violemment la coque, arrosant abondamment le cockpit et Lisa qui est bonne pour aller se sécher!

Sur cette troisième journée, nous parcourons 154 milles. Nous sommes bien calés sur notre horaire prévisionnel vers notre deuxième waypoint. Je ralentis quand même le bateau sur le reste de la nuit pour éviter de se mettre au tas. Une vitesse de 6,5 noeuds suffira pour maintenir la moyenne.

Vendredi 6 août - Jour #4

Journée grise avec peu de vent. Nous avançons malgré tout à un bon rythme en route vers notre waypoint. Nous l’atteignons à 14:00 avec le dilemme de rester sur la même route ou empanner. La première option va nous faire conserver notre vitesse mais allonge un peu la route. La seconde peut nous permettre d’aller plus directement vers Lanzarote mais plein vent arrière. Ne pouvant utiliser le spi, soit on se met en ciseaux en tangonnant le génois sans garantie d’aller très vite, soit on s’écarte de la route plus vers l’Est. Le ciseau ne m’enchante pas avec la houle et je préfère souvent privilégier la vitesse. Nous prenons donc l’option 1. On reste sur notre long bord au 235 jusqu’à 19:30 et nous enverrons l’empannage pour continuer à descendre plus vers notre destination finale. Avant d’empanner, nous avons quand même la courtoisie de ne pas couper la route à un pétrolier. 

Il ne se passe pas grand chose pendant ce quatrième jour en mer, si ce n’est que la bonne humeur est au rendez-vous. D’abord en découvrant le matin qu’un petit calamar est venu se loger pile dans un de nos verres posé dans le cockpit, certainement après avoir surfé sur une vague pendant la nuit. Un calamar basketteur! Franchement quelle était la probabilité qu’il atterrisse dans un gobelet d’à peine 10cm de diamètre? Trop fort. Le jeu a consisté ensuite à savoir qui allait boire le premier dans le verre!

Sinon, les filles passent en revue le répertoire des chansons acadiennes! Forcément Lynne est aux anges et ne se prive pas pour en rajouter. Il faudrait peut être que l’on fasse un enregistrement spécial « L’Acadie prend le large »!

Après les trois premières journées dans des conditions agréables mais un peu sportives, la routine s’installe à bord. Le bateau trace sa route, l’équipage s’occupe en terrasse même dans le temps couvert et brumeux. Et on commence à prévoir un peu plus précisément notre horaire d’arrivée.

Samedi 7 août - Jour #5

Finalement c’est pas mal de tenir un livre de bord et un calendrier à jour pour cette traversée vers les iles Canaries. Les journées et les nuits s’enchaînent et on perd vite la notion du temps. Ce n’est pas nous qui allons nous en plaindre et les nouvelles de la terre ne nous manquent pas particulièrement. Non ce n’est pas tout à fait vrai... nous aimerions quand même bien savoir si l’équipe de France de volley est parvenue en finale des Jeux Olympiques. Tout ce que nous savons c’est que mardi, elle venait de se qualifier pour les 1/2 finales. Depuis, plus rien... Nous aurons la surprise du résultat à notre arrivée.

Cette journée ressemble à la précédente, avec le soleil en plus. Nous essayons de faire route au plus proche vers Lanzarote, mais nous aurons encore un empannage à faire en fin d’après-midi pour, si mes calculs sont bons, rejoindre le détroit entre Lanzarote et la Graciosa. Le bateau marche à 5 noeuds de moyenne mais nous avons l’impression de nous traîner. Le bon côté des choses avec un temps plus calme, c’est qu’enfin, j’ai pu terminer le montage de notre épisode YouTube sur Minorque. Il était temps!!…

A 140-150 degrés du vent avec 15 noeuds en moyenne, la houle est assez désagréable en faisant battre la grand voile. Je lofe un peu mais je n’ai pas envie de trop allonger la route. Il ne reste que 12 milles à faire avant d’empanner quand un coup de houle fait lâcher la retenue de bôme. Plus de peur que de mal, mais l’anneau sous la bôme n’a pas tenu. C’est fou les tensions qu’il peut y avoir dans un gréement. Et l’objectif est de le préserver au maximum. A se demander si dans ce genre de situation, il n’est pas préférable d’affaler carrément la grand-voile et de n’avancer que sous génois... ou alors, investir dans un frein de bôme qui manque quand même sur le bateau pour le programme que nous avons. Et quelques minutes plus tard, je m’aperçois que la poulie qui retient le halebas a elle aussi lâché. Décidément, c’est le jour où il y a le moins de vent que l’on casse le plus de choses. Leçon à retenir pour la suite… Nous réparons rapidement la poulie avec de la garcette et le halebas rejouera son rôle parfaitement.  Aller, c’est la dernière ligne droite avant Lanzarote! Encore quelques heures et nous verrons de nouveau la terre.

Nous empannons à 19h30 et le bateau s’emballe. 7 noeuds, 7,5 noeuds, 8 noeuds, 8,5 noeuds… Enfin on refait un peu de vitesse. Mais le problème avec trop de vitesse, c’est que l’on va arriver en plein milieu de la nuit, entre 3 et 4h du matin. C’est vrai que l’on devient des spécialistes des arrivées de nuit. Sauf que là, c’est quand même un peu délicat. Il n’y a pas de lune, il y a des perturbations magnétiques aux abords de l’archipel, des iles non éclairées… On décide de prendre le deuxième ris, d’envoyer la trinquette pour ralentir et arriver au lever du jour. Nous faisons un bord de 70 milles à une moyenne de 6,5 noeuds.

Dimanche 8 août - Jour #6

A 5h30 du matin aux premières lueurs du jour, nous apercevons les premières îles non éclairées et Lanzarote au loin. Nous ne sommes plus qu’à 12 milles. La mer est bien formée et nous restons concentrés pour bien viser l’entrée du petit détroit entre Lanzarote et la Graciosa. Le vent est susceptible d’accélérer entre les 2 îles et comme nous avons déjà 25 noeuds établis, nous sommes prudents. Nous apercevons 2 bateaux de passagers qui font la liaison entre les îles et l’excitation de l’arrivée se fait ressentir. Tout le monde est sur le pont ou presque (Emma est une grosse dormeuse). Nous entrons dans le détroit doucement à la voile, empannons 2 fois et arrivons finalement à 8h au mouillage devant la playa Francesca. Le vent souffle entre 20 et 25 noeuds, on ressent la fraîcheur mais malgré ça, les filles se jettent à l’eau pour fêter l’arrivée!

Nous sommes tous satisfaits de cette traversée de 690 milles bouclée en 4 jours 22h. Nous avons tous pris du plaisir à être au large, à ressentir les éléments et à admirer la nature fascinante et qui peut être si puissante. Maintenant, nous allons pouvoir profiter pleinement des Canaries et vous partager notre escale de quelques semaines. Mais personnellement, il me tarde déjà de retrouver ces sensations du large où l’on se sent complètement ailleurs, vulnérable mais à la fois tellement bien…

Les défis de la vie en bateau

Les défis de la vie en bateau

Il s’est passé tellement de temps depuis notre dernier article, mais tant de choses également! Aujourd’hui nous souhaitons vous partager quelques uns des défis de la vie en bateau. Souvent nous nous sommes dit que nous devrions prendre le temps de rédiger un nouveau texte, de coucher sur papier les derniers faits marquants de notre aventure. Mais voilà, nous nous laissons un peu trop bercer par les rencontres, les mouvements de la houle devant les couchers de soleil tous aussi magnifiques les uns que les autres... et nous tombons dans la facilité d’un post sur les réseaux sociaux, certes plus spontané, mais qui ne parvient pas à laisser transparaître toute l’intensité de notre aventure.

Car oui, notre aventure est intense. Et cette intensité ne provient pas de là où nous pourrions l’attendre le plus. Le principal défi dans cette vie en bateau, ce n’est finalement pas la navigation. Cela s’apprend et avec les jours qui passent, nous prenons de l’expérience, de l’assurance. Les manœuvres deviennent réflexes au fil des miles parcourus, mouiller n’est (presque) plus qu’une formalité. Même Lynne qui avait parfois du mal à intégrer certaines manœuvres ou certaines terminologies est maintenant beaucoup plus à l’aise avec tout ça.

L'importance de retrouver une routine

Non, le vrai défi quand on commence une nouvelle vie en bateau est bel et bien ailleurs. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, on s’aperçoit à quel point le monde des terriens nous a habitué à avoir une certaine routine, et qu’il n’est pas simple de s’en détacher. Si en voilier nous avons le privilège du temps et que le quotidien est toujours différent, il n’est pour autant pas toujours facile de retrouver une routine dans la non-routine. Et cela peut rapidement venir perturber l’équilibre des troupes. Si on doit identifier une difficulté en priorité au cours de cette première année à bord, ce serait celle-ci.

Entre les travaux et l’entretien quasi permanent du bateau qui sont une priorité, nos missions professionnelles, l’éducation des enfants, le temps pour soi dans un espace restreint où nous cohabitons 24h/24... cela fait beaucoup et nous cherchons encore notre rythme, parfois avec des frustrations et le sentiment de ne pas en faire assez, ou pas assez bien.

S'assurer que les enfants s'épanouissent

Lynne et moi sommes différents dans l’approche de ces enjeux. Je suis plutôt du style « lâcher prise » en essayant de me concentrer sur ce que je maîtrise et en faisant confiance à la vie. J’ai toujours travaillé et évolué dans des cadres atypiques avec une faculté d’adaptation importante. Lynne est souvent plus terre à terre, elle a besoin de plus de repères, d’être rassurée en s’appuyant sur des schémas qu’elle connaît. L’éducation des enfants est probablement le point le plus sensible. Il n’est pas toujours simple de les intéresser et de les motiver à faire des exercices classiques d’école tous les jours. Pourtant, nous pouvons voir les progrès qu’ils réalisent. Certes ce n’est peut être pas toujours dans des matières classiques. Mais ils observent, ils sont curieux, dégourdis, prennent des initiatives. Il n’est pas toujours facile de les suivre, de répondre à toutes leurs sollicitations, mais l’environnement dans lequel nous évoluons les stimulent. Ils connaissent certainement beaucoup plus de choses que ce que l’on pense. Ils ont une aisance dans et sur l’eau. Ils sont sociables. Et leur complicité grandit chaque jour. Et pour toutes ces raisons, notre aventure est enrichissante et positive.

Organiser ses temps dans la journée

La conciliation de nos activités professionnelles avec la vie en mer nous vaut aussi pas mal de discussions. L’organisation de nos plannings n’est pas facile, cela implique d’être très bien structurés. Et de ce point de vue là, nous avons encore des progrès à faire. Récemment, pour optimiser notre travail, nous avons opté pour que je m’occupe des enfants le matin et Lynne l’après-midi. Le soir, on se remet sur certains dossiers quand nous en avons encore l’énergie et le courage. Mais cette bonne volonté n’empêche pas les changements de dernière minute avec les impondérables et aléas de la vie en bateau.

Pas les premiers à en passer par là...

Ce qui est rassurant, c’est que nous ne sommes pas les seuls à traverser  ces frustrations et challenges dans cette période de transition. À priori, il faut entre 18 mois et 2 ans pour que les choses se mettent en place et qu’un équilibre soit retrouvé. En attendant, il y a parfois des discussions animées à bord pour essayer de trouver la meilleure formule, mais cela n’altère en rien notre détermination tout en trouvant le meilleur compromis possible pour le bien-être de la famille!

Alors que s’est-il passé depuis Minorque, à part le fait que nous ne sommes plus à Minorque justement?!... Sur le plan touristique, nous avons terminé le tour de Majorque. Nous avons fait le tour dans le sens des aiguilles d’une montre pour remonter jusqu’à Sa Calobra. Nous préparons maintenant notre traversée vers Ibiza qui ne nous prendra qu’une huitaine d’heures.

Une belle solidarité entre plaisanciers

En ce qui concerne les rencontres, nous avons passé beaucoup de temps avec Marvin, Daniela et Tara de Nomad Citizen. Ils sont partis un an avant nous et rencontrent les mêmes défis que nous. Mais nous partageons la même philosophie et le même besoin d’évasion. Depuis notre base de Santa Ponsa, nous nous sommes entraidés dans les travaux bateaux, avons gardé à tour de rôle les enfants, partagé de beaux moments de convivialité et navigué ensemble sur la côte nord-ouest de l’île. Une nouvelle fois, nous pouvons témoigner de la solidarité et de l’entraide qui règne dans ce milieu marin et des voyageurs au long cours. 

Nous avons eu la visite de Lisa début juin puis de mamie pour une semaine début juillet et pour le plus grand plaisir de tous. Nous avons pu naviguer, profiter de quelques visites et assister à un superbe concert classique dans la crique de Sa Calobra / Torrent Del Pareis. Un moment aussi magique qu’inattendu.

Des accidents et des travaux à gérer...

Au niveau des émotions, je me suis fait une luxation ouverte du pouce qui se remet tranquillement. Puis à Santa Ponsa lors d’une nuit houleuse, un autre voilier est venu nous taper à 4h du matin, nous réveillant en sursaut et nous obligeant à rester éveillés tout le reste de la nuit pour que ça ne se reproduise pas. Après vérification, pas de dégâts en ce qui nous concerne, mais l’autre bateau a plié un côté de ses panneaux solaires. Une première expérience avec notre assurance.

Côté travaux, nous avons dû changer nos deux batteries moteur pourtant récentes puisqu’elles dataient du jour où nous avons acheté le bateau. Nous avons fort probablement un problème d’alternateur car aucune batterie (ni service ni moteur) ne chargent lorsque le moteur tourne... heureusement nous pouvons compter sur nos panneaux solaires et notre groupe électrogène révise le mois dernier.  Mais la dernière en date ne nous réjouit pas puisque notre dessalinisateur ne produit plus d’eau de bonne qualité... À mon avis,  ce sont les membranes atteintes par la limite d'âge qui doivent être changées pour la modique somme de ... 2.000€... on va peut être appeler le fabriquant pour lui expliquer que nous sommes super sympas, que l’on peut leur faire plein de promo et qu’il serait dommage que nos enfants se retrouvent assoiffés au milieu de l’océan! 

Accompagner celles et ceux qui planifient un voyage au long-cours

Enfin, côté projets professionnels, au-delà de nos activités habituelles, nous avons officiellement lancé en début de mois de juillet notre Club World Tour Adventures. Il nous tenait à cœur de mettre quelque chose sur pied qui ait du sens, qui puisse servir à d’autres et qui soit aligné avec notre passion pour le coaching et l’accompagnement. Désormais chaque mois, nous publierons des interviews de navigateurs, des vidéos thématiques, des fiches techniques, en plus de nos épisodes. Là aussi c’est un défi pour parvenir à être réguliers dans nos publications, mais même au milieu des océans, nous sommes incorrigibles et nous ne pourrons jamais nous empêcher d’avoir des projets!...

Nous proposons aussi du coaching et des séjours en immersion pour vous aider à mieux préparer votre prochain long voyage ou un changement de vie! Pour toutes celles et ceux que ça intéresse, qui préparent un projet en bateau ou qui souhaitent simplement nous soutenir parce que vous appréciez notre initiative, vous pouvez choisir parmi les deux formules d'abonnement proposées. Nous savons que ça prendra du temps à se développer, comme tout nouveau projet, mais nous avons l'énergie et la passion nécessaire pour vous aider à réaliser vos rêves! 

Réflexions sur la vie

Réflexions sur la vie

L’une des choses que nous apprécions le plus dans le voyage, ce sont les rencontres et les relations, même éphémères, que nous pouvons avoir avec des personnes bien souvent très différentes. Nous avons toujours eu la conviction que les différences constituent une richesse, qu’à partir du moment où l’on s’y intéresse, alors nous apprenons beaucoup. Ce sont ces rencontres qui nous offrent aussi de vraies réflexions sur la vie.

Apprécier la beauté de la nature

En jetant l’ancre dans la Baie d’Addaya il y a 2 semaines, nous ne pensions pas faire des rencontres aussi riches et aussi différentes les unes que les autres. Addaya est un petit fjord situé au nord de l’île de Minorque aux Baléares, au cœur d’un parc naturel protégé. Son entrée est complexe, avec des haut-fonds qui obligent à zigzaguer entre les cailloux qui effleurent la surface et des alignements à suivre. Nous sommes arrivés ici à la tombée de la nuit, après onze heures de navigation depuis Majorque, non sans stress et sans pouvoir réellement distinguer le paysage qui nous entourait. C’est dans ces moments-là que tous nos sens sont en éveil et que l’on se sent vraiment vivant, en composant avec les éléments. Ce n’est qu’au réveil que nous avons pu apprécier ce petit coin de paradis presque désert, où la beauté de la nature est un appel au ressourcement. C’est incroyable comme nous apprécions d’autant plus ces instants après des navigations qui ne sont jamais aussi calmes que ce que l’on pourrait espérer, avec la satisfaction du devoir accompli et d’avoir fait quelque chose d’un peu hors du commun. Arriver dans un nouvel endroit à la voile restera toujours quelque chose de fascinant et magique. Nous nous sentons bien souvent privilégiés.

Puerto Addaya, un petit port authentique

Nous sommes restés quatre nuits au mouillage. La météo prévoyant de forts vents du Nord-Ouest pour les jours suivants avec des rafales à plus de 50 noeuds, nous avons pris la décision de nous déplacer de quelques centaines de mètres pour aller nous amarrer sur un ponton. Un choix judicieux pour pouvoir dormir sur nos deux oreilles. Etant hors-saison, le port est très calme. Les emplacements pour les voiliers sont peu nombreux et il y a assez peu de hauteur d’eau. Cela nous a d’ailleurs valu d’être stoppés net dans la vase en manoeuvrant lentement pour nous rapprocher de notre emplacement. Une anecdote de plus qui a bien fait rire les enfants, spectateurs depuis le ponton… En tout et pour tout, je pense que notre arrivée a doublé la population du port, c’est pour dire le niveau d’agitation aux alentours! Mais nous ne nous en plaignons pas, au contraire. Nous aimons cette authenticité et cette simplicité qui nous projettent un peu hors du temps.

Merveilleux, des personnes qui parlent anglais!

Alors que l’obscurité commence à tomber et que je sécurise notre annexe le long du ponton, je vois surgir une silhouette sur le bateau à moteur d’à côté. La personne ne perd pas une seule seconde: 

  • « Do you speak English?!… »
  • « Yes I do! how are you? » 
  • « Oh fantastic!! I have no-one to speak English with here! I haven’t talk to anybody for a while! »

Et me voilà parti dans l’écoute de cet anglais arrivé en octobre après avoir acheté son bateau sur un malentendu, sans rien connaître au nautisme. Lui c’est Trevor, 55 ans, self-made-man, millionnaire, pilote d’avion, ancien champion de moto, sportif accompli, guitariste et ex-chippendale dans sa jeunesse. Je passerai plus d’une heure à l’écouter rattraper ses derniers mois de mutisme forcé. Lui qui se décrit comme un asocial vient d’un coup de se découvrir une passion pour le contact humain! À tel point qu’il nous propose de profiter de sa voiture de location pour aller faire des courses, aller boire un café, contempler des paysages dans le parc national… À chaque discussion, il nous raconte des anecdotes de sa vie qu’il a déjà bien croquée à pleines dents! Et il y a quelque chose d’inspirant chez lui. La façon dont il a tracé sa route complètement hors système après une enfance compliquée, sa capacité à rebondir, sa confiance en lui et sa détermination à s’en sortir. Nous nous retrouvons sur beaucoup de points, sur ce que le sport a pu nous apporter comme émotions, bénéfices, mais aussi sur la définition de la réussite et du bonheur. C’est plutôt sympa d’échanger avec cette personne sans filtre, souvent cash et entière. Effectivement, de belles réflexions sur la vie.

Addaya multilingues...

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le lendemain soir en allant prendre notre douche une fois la nuit tombée, nous passons devant un monsieur qui descend de sa voiture, mouillé et tout habillé. Pourtant, il ne pleut pas. Nous le saluons en espagnol, pensant peut-être qu’il a eu un problème avec son bateau et qu’il a dû se mettre à l’eau. Il nous racontera par la suite qu’il est tombé dans le port de Mahon (à 17kms de là) en descendant du bateau d’un ami et après avoir bu quelques verres de vin de trop… En observant sa voiture, je m’aperçois qu’elle est immatriculée en France. Nous lui demandons:

  • « Vous êtes français »? 
  • « Oui je suis français, qu’est ce que ça fait plaisir d’entendre parler français! Moi c’est Thierry, salut! »

Décidemment, il y a du bon à parler plusieurs langues! Nous pouvons au moins nous satisfaire de permettre aux gens de parler. Et là encore, nous engageons la conversation pendant plusieurs minutes. Les enfants le taquinent, il fait de l’auto-dérision sur son embonpoint et le contact passe aussi très facilement. Nous sentons tout de suite qu’il y a du vécu chez lui. Son voilier d’à peine 30 pieds est au sec, en pleine rénovation avant de reprendre des navigations autour de Minorque dont il semble connaître les moindre recoins. Ça fait plus de vingt ans qu’il vient ici après avoir été pasteur. Autant dire qu’à 66 ans, il en a vu aussi! Et c’est dans la simplicité la plus totale qu’il continue de tracer son chemin. Comme la plupart des marins, il s’alarme de l’état de la planète, du monde dans lequel vont devoir vivre nos enfants. Il ne manque pas une occasion de sensibiliser Mathieu et Océane à l’environnement mais aussi leur parler des étoiles. Car Minorque est l’un des lieux où l’on peut le plus admirer le ciel avec une pollution lumineuse quasi nulle. Ce sont des moments où le temps s’arrête, où l’on se sent tout petit et qui nous ramène rapidement à l’essentiel: la chance d’être là où nous sommes, en bonne santé et de pouvoir réaliser notre rêve.

Thierry viendra nous rejoindre souvent pour partager un repas où un verre en faisant attention de ne pas se remettre à l’eau! Mais quelle personnalité attachante, simple, profondément altruiste et qui démontre une nouvelle fois que le bonheur ne se mesure pas à la taille du compte en banque, mais plutôt à la capacité de vivre pleinement au plus proche de son idéal. Là encore, un belle réflexion sur la vie et nos modes de vie…

Les enfants vivent leur vie

Nous rencontrons aussi Justine qui vit seule avec son garçon de 4 ans à bord de son voilier de 31 pieds. Nous sommes tous les deux originaires de  Dordogne, forcément ça facilite le contact… Un peu comme nous, c’est la météo qui l’a amenée à Addaya, elle qui passe plutôt du temps à Fornells, une autre baie à quelques kilomètres d’ici mais trop exposée aux vents du nord et nord-ouest. Les 3 enfants ont connectés immédiatement et passent leurs journées ensemble. Nous sommes admiratifs devant Justine, sa détermination et son dynamisme. Elle n’a pas dû avoir la vie facile jusque-là, mais elle est en permanence souriante et enthousiaste. Là encore, une vraie leçon de vie. Elle travaille dur sur son bateau « Aladdin » orné d’une belle peinture qui rappelle les contes de fées. Nous l'aidons pas mal dans ces travaux qui comme d'habitude sur un bateau, prennent toujours 4 fois plus de temps que ce que l'on pouvait prévoir. On lui souhaite que son conte se poursuive le plus longtemps possible. 

1989, chute du mur de Berlin...

Et comme nous avons dit que notre arrivée avait permis de doubler la population du port, il manque forcément quelqu’un à l’appel. Il s’agit d’un couple d’allemands qui navigue depuis 5 ans sur leur bateau Madrugada Lui mesure presque 2 mètres, autant dire que là aussi ça rapproche! Ils sont toujours souriants et ont partagé avec nous leur changement de vie, eux qui sont originaires d’Allemagne de l’Est proche de Leipzig, qui ont franchi le mur clandestinement quelques mois avant sa chute pour commencer à préparer l’ère post-RDA. Ils sont partis de rien et sont parvenus à force d’abnégation à construire leur histoire, en s’appuyant sur la solidarité familiale. Leurs premières navigations se sont faites avec le club de voile local du côté des Bahamas et ils ont investi dans leur bateau comme seule maison il y a quelques années. Depuis ils ont navigué jusqu’au cercle polaire, en mer d’Irlande, et se retrouvent maintenant en Méditerranée. Nous les retrouverons peut-être lors d’autres escales, mais nos échanges avec eux ont été vraiment chaleureux et remplis d’anecdotes de navigation.

Tout prend son sens...

Voilà l’une des principales raisons pour lesquelles nous avons entrepris ce voyage. Les rencontres, le partage, la richesse des cultures. Pour nous c’est ça voyager autrement. Et voir les enfants être de plus en plus à l’aise dans ce nouvel environnement, les voir s’épanouir au contact des autres, s’émerveiller devant de beaux paysages, prendre de nouvelles responsabilités, nous confortent dans la décision que nous avons prise. Et nous sommes certains que nous aurons encore de nombreuses réflexions sur la vie à partager dans les semaines et les mois à venir.

Notre vie au mouillage

Notre vie au mouillage

Majorque, ses criques, son eau cristalline, ses sentiers de randonnées au cœur de la Serra Tramuntana classée au patrimoine de l'UNESCO, ses grottes karstiques souvent accessibles uniquement par bateau, il ne nous en fallait pas plus pour nous lancer à temps plein dans une vie au mouillage.

Un changement de rythme

J’avoue que nous perdons un peu la notion du temps depuis que nous sommes arrivés au nord de Majorque. Même si nos journées sont toujours marquées par le travail, les devoirs des enfants et des sorties quotidiennes, il est vraiment agréable de nous sentir moins pressés, à ne pas devoir courir partout. Nous vivons plus au rythme de la nature, du soleil, en respectant un peu plus nos rythmes biologiques, et nous lâchons prise progressivement avec les contraintes terrestres. Il faut dire que depuis que nous sommes arrivés aux Baléares, nous avons été choyés par la météo. Les températures sont clémentes de jour comme de nuit et nous n’avons pas eu à trop nous préoccuper des coups de vent et à nous inquiéter pour notre sécurité et celle du bateau.

Depuis 3 semaines, nous sommes en totale autonomie, ancrés dans la baie de Pollensa sur 4 à 5 mètres de fond. Chaque réveil est un émerveillement à la vue des falaises qui surplombent la baie, les contrastes de couleurs sur la mer, les quelques petites barques de pêcheurs qui glissent sans bruit en remontant leurs filets. Et le soir réserve aussi son lot de moments magiques, comme ce lever de pleine lune entre deux collines surplombant le château et le phare de la pointe de l’Avançada et éclairant une mer d’huile transparente, sans un souffle d’air au point de pouvoir suivre la chaîne au fond de l’eau et l’ancre bien enfoncée dans le sable. Si nous partions un peu dans l’inconnu avec cette vie au mouillage, nos trois premières semaines nous apportent un sentiment de plénitude.

Apprivoiser l'autonomie du bateau

Nos premières interrogations concernaient l’autonomie du bateau en eau et en énergie. Tout étant nouveau pour nous, nous faisons très attention à nos consommations quotidiennes pour ne pas nous retrouver pris de court. En quittant Alcudia, nous avions fait le plein de nos deux cuves d’eau de 350 litres chacune. Nous avons vidé la première en 10 jours, soit une consommation moyenne d’un peu moins de 9 litres par jour et par personne. N’allez pas croire que notre maison flottante commence à sentir le fauve avec si peu d’eau consommée, nous continuons à prendre soin de notre hygiène pour le bien-être de l’équipage! Nous adaptons simplement notre façon de faire la vaisselle par exemple, en lavant à l’eau de mer et en rinçant à l’eau douce. Côté douche, nous utilisons principalement la douchette de la plateforme arrière et nous ne laissons pas couler l’eau en permanence. Du coup, ces mesures sont assez efficaces. Et ces derniers jours, nous avons profité de quelques sorties en mer et dans des criques pour faire fonctionner le dessalinisateur et tester la qualité de l’eau produite. Test réussi puisque non seulement les cuves se remplissent vite, mais l’eau produite est en plus de très bonne qualité. Nous pouvons la boire sans risque de nous rendre malades, c’est plutôt rassurant. Enfin, jusque là...

Côté énergie, nous faisons attention à ce que nos batteries ne descendent pas en dessous de 70% de charge. Les panneaux solaires remplissent bien leur rôle la journée malgré la durée d’ensoleillement encore faible par rapport à la pleine saison. Nous allumons le groupe électrogène environ 1h30 par jour, souvent le soir histoire de recharger les batteries pour la nuit. Et nous laissons notre convertisseur fonctionner en permanence ce qui nous permet de produire du 220v pour charger les ordinateurs, utiliser le micro-ondes et le grille-pain. Au final, l’adaptation en matière d’énergie est assez facile, même si à l’avenir, nous trouverions plus raisonnable de réussir à optimiser encore un peu plus le 12v, y compris pour charger tous nos appareils électroniques. Si vous avez des conseils à ce sujet, nous sommes preneurs!

Rester connectés...

Finalement, la seule consommation qui explose en mettant de côté quelques bonnes bouteilles de vin dont Lynne raffole toujours, c’est celle de nos forfaits 4G. À bord, nous avons bien une antenne qui permet d’amplifier les réseaux wifi aux alentours. Mais avec la majorité des restaurants, bars et hôtels encore fermés, nous n’avons pas beaucoup d’option que d’être en quasi permanence en 4G avec nos téléphones. Du coup, nos 120G de forfait sont assez vite consommés. Nous allons devoir être un peu plus raisonnables dans notre utilisation. Le bon côté des choses, c’est que nous avons un argument tout trouvé pour limiter l’utilisation des tablettes des enfants!!

Se déplacer à terre

S’il y a une chose que nous apprécions sans modération depuis que nous sommes aux Baléares, c’est d’avoir une annexe fonctionnelle, ou plutôt devrais-je dire un moteur d’annexe fonctionnel. Ce moteur qui m’a donné tant de fil à retordre pendant 6 mois, qui a bien amusé nos anciens voisins de ponton en me voyant m’arracher les cheveux, me torturer les neurones pour comprendre pourquoi il ne voulait pas démarrer, qui m’ont vu le désosser pour en changer plusieurs pièces, et bien figurez-vous qu’il démarre à chaque fois du premier coup! Comme quoi la persévérance porte ses fruits! Et cette vie au mouillage serait impossible sans que l’annexe et son moteur ne soient pleinement opérationnels. Ramer c’est bien joli, mais quand tu es à 700m du rivage, que tu as 15 noeuds de vent de face et le clapot qui va avec, les courses à ramener à bord, tu es bien content de pouvoir avancer plutôt que de reculer ou de te laisser dériver. Quand je repense à l’ultimatum que Lynne m’avait posé avant de partir, je me dis que même avec l’esprit aventurier, elle avait quand même un peu raison: le moteur de l’annexe, c’est essentiel!

Rencontrer des amis

Mais aller à terre, c’est aussi pour les enfants l’occasion de se faire des amis ou tout du moins, de jouer avec d’autres enfants. Et de ce côté là, ils commencent à être un peu plus à l’aise. Nous avons d’abord rencontré une famille russe avec leurs deux enfants, Igor et Nikita. Vous pouvez retrouver leur aventure sur leur chaîne YouTube Sailing Olle. Les enfants ont le même âge et même si le premier contact n’a pas été facile, ils s’éclatent bien tous ensemble et commencent à utiliser un peu plus l’anglais pour communiquer. Bon, j’avoue que c’est parfois amusant d’entendre Océane expliquer des choses en français avec l’accent russe. Au moins, elle a intégré la mélodie de la langue! 

Nous avons aussi fait la connaissance d’une famille danoise-suisse partie de Port-Leucate juste avant le deuxième confinement: Mawi Sailing. Ils ont mis leurs enfants à l’école jusqu’à la fin de l’année scolaire et même s’ils n’ont pas encore eu trop le temps de jouer avec Mathieu et Océane, les filles ont envie de se retrouver plus souvent tout en parlant anglais. 

Et les parcs de jeux sont aussi de bons endroits pour faire des connaissances. Il y a toujours pas mal d’enfants à la sortie de l’Ecole qui viennent jouer et c’est l’occasion pour Mathieu et Océane de jouer et d’apprendre un peu l’espagnol. Et les majorquins sont vraiment gentils, souriants et hospitaliers.

Nos prochaines découvertes...

Nous avons encore pas mal de choses à découvrir dans cette région nord de Majorque: Le Cap Formentor, les remparts et les ruines romaines d’Alcudia, la vieille ville de Pollensa feront assurément partie de nos prochaines excursions! Tout en pensant à aller faire un saut de puce à Minorque prochainement...

Lancés dans notre nouvelle vie

Lancés dans notre nouvelle vie

Voila un peu plus d’un mois que nous avons quitté Canet et que nous sommes réellement lancés dans notre nouvelle vie. Si notre mésaventure lors de notre première traversée avortée s’est soldée par plus de 3 semaines passées au port de Palamós, nous avons fait ensuite une étape de 4 jours à Blanes, une étape de 2 jours à Barcelone et nous voilà à présent aux Baléares, à Alcudia

Voici le récit de notre dernier mois...

Évaluer les dégâts 

Il faut bien l’avouer, avoir navigué pendant plus de 24h avec 90m de chaîne et une ancre de 30 kgs au fond de l’eau a soulevé quelques inquiétudes sur l’état du bateau. Au-delà des avaries visibles comme le génois déchiré, il était nécessaire d’inspecter la coque et toutes les parties immergées du bateau. J’ai donc enfilé ma combinaison, mes palmes et me voilà en ce 5 janvier de nouveau dans l’eau coincé entre 2 coques dans une eau à 13 degrés pour essayer de détecter le moindre petit problème. Heureusement l’eau est limpide ce qui donne une excellente visibilité. Et par chance, à part quelques coups sur le gelcoat au-dessus de la ligne de flottaison, un peu de peinture antifouling qui s’est enlevée sur les parties renforcées du tunnel du propulseur d’étrave, je ne vois rien. Il est vrai que sans bouteille de plongée et quelques kilos de plomb, j’ai un peu de mal à descendre en apnée comme dans le Grand Bleu, mais je suis à peu près sûr de moi quand à la qualité de l’inspection. Nous nous en sortons bien dans notre malheur et c’est la preuve que le bateau est vraiment marin.

Gérer les finances

Néanmoins, s’il n’y a pas de dégâts sous le bateau, il n’en ai pas de même sur notre porte monnaie... Notre mésaventure vient impacter l’équilibre de nos finances à court terme et nous savons que nous devrons être vigilants dans les semaines qui suivent pour ne pas nous mettre dans le rouge. Nous nous mettons à la recherche d’un génois de rechange. Nous avions plutôt prévu l’achat de voiles neuves pour l’automne 2021. Alors pour cette fois, ce sera un génois d’occasion. Après avoir parcouru quelques petites annonces, nous en trouvons un dont les dimensions sont à peu de choses près similaires au nôtre et pour un prix de 300€. Transport compris, la note s’élève à 500€. Nous ne pouvons pas voir la voile, mais elle est vendue par un professionnel, il y a donc des chances pour qu’elle soit quand même dans un état correct. Nous ne laissons donc pas passer l’occasion. La voile arrivera finalement deux semaines plus tard après quelques quiproquos entre le vendeur et l’agence de livraison. Nous en sommes quitte pour une facture d’un mois de port à 1.000€...

Nous en profitons également pour recommander un boîtier électronique pour notre moteur HB d’annexe qui lui, avec ou sans tempête, ne fonctionne toujours pas. Il va bien falloir que l’on parvienne à le faire fonctionner si on veut passer du temps dans les mouillages. Nous le recevons 3 jours avant notre départ de Palamós avec un excellent service de la société CNautique France.

Ambiance COVID...

Les débuts dans notre nouvelle vie sont aussi marqués par l’adoption de nouvelles habitudes. Découvrir de nouveaux lieux, c’est pouvoir identifier rapidement les points de ravitaillement en nourriture, les aires de jeux pour les enfants, les lieux à visiter. Et sans voiture à disposition, pas toujours évident. Tout prend un peu plus de temps mais le bon côté des choses, c’est que ça nous fait marcher beaucoup plus qu’avant. Ce qui nous marque le plus, c’est l’atmosphère étrange qui règne à chaque escale dans cette période de forte épidémie. Déambuler dans des rues presque désertes avec de nombreux commerces fermés donne souvent l’impression de villes fantômes. Même Barcelone a pris un tout autre visage sans les animations de la Rambla, la foule qui déambule dans les rues. On ressent réellement le poids de cette période compliquée, et nous ne pouvons nous empêcher de penser à toutes les personnes qui souffrent économiquement avec toutes les conséquences que cela engendre sur l’avenir mais aussi sur la santé mentale.

Un sentiment encore plus fort d’être privilégiés

Quand à nous, nous sommes pris entre deux ressentis. Celui de privilégiés d’abord, en étant en mesure de voyager et d’échapper à la plupart des restrictions mises en place par le gouvernement espagnol et les provinces autonomes. Alors que la Catalogne est confinée par ville, nous sommes autorisés à nous déplacer en bateau sans que rien ne nous soit demandé. Nous sommes toujours accueillis chaleureusement par les ports. Même le passage vers les Baléares n’a posé aucun problème. Alors que nous avions prévu de faire un test PCR (et même payé 400€ pour un rendez-vous pour nous 4 à Barcelone), nous avons appris qu’en ayant séjourné dans des ports espagnols précédemment, nous n’avions pas besoin de test. Tant mieux pour nous, même si on lutte maintenant pour nous faire rembourser... 

L’autre sentiment en étant lancés dans cette nouvelle vie, c’est celui de culpabilité. Alors que les gens sont cloués chez eux, nous profitons d’une liberté qui nous permet de bouger, de nous évader et finalement de moins subir les effets de la crise, de mener une vie presque normale au quotidien. Mais nous nous sommes aussi créés cette nouvelle vie au prix de sacrifices et d’efforts, nous pouvons aussi la savourer.

Impliquer les enfants

Et comment se passe la vie à bord avec les enfants 24/24h avec nous? C’est l’un de nos gros défis du moment... globalement ils sont très coopératifs et c’est agréable de voir leur complicité s’installer au fil des jours. Mais il y a quand même quelques points qui sont sources de tensions. Nous essayons de les sortir des tablettes qui leur servent à la fois d’outil d’apprentissage, mais pas que... l’équilibre entre notre travail, l’éducation, l’école, l’entretien du bateau, les déplacements, les loisirs n’est pas encore totalement calé. Ils demandent beaucoup d’attention, sont intéressés par plein de choses mais jouent aussi parfois avec nos nerfs... À leur âge ils ont besoin de contacts avec d’autres enfants et les aires de jeux  font partie de nos premières recherches lorsque l’on arrive quelque part. Pas plus tard qu’hier, ils ont fait la connaissance d’une petite fille allemande de 8 ans (qui parlent 5 langues!! rien que ça...) et de deux garçons russes de 7 et 9 ans qui vivent également sur leur bateau. Une belle rencontre malgré la barrière de la langue qui sera à notre avis vite surmontée! C’est aussi ça que nous recherchons, les rencontres et le partage de cultures. Mais il est important de leur forcer un peu la main pour sortir du bateau, vaincre leur timidité et aller à la rencontre des autres.

Nos prochaines étapes...

Avec notre arrivée aux Baléares, nous nous sentons pleinement lancés dans notre nouvelle vie. La traversée depuis le continent était importante pour retrouver le plaisir de naviguer et la confiance dans le bateau. Lynne souhaitait reprendre progressivement avec de petites étapes depuis Palamós avant de reprendre une plus longue navigation. Maintenant que nous sommes ici, nous allons y rester plusieurs semaines. Il y a beaucoup d’endroits à découvrir à commencer par la côte Est de Majorque que nous ne connaissons pas. Nous longerons la côte à la découverte d’endroits improbables et nous l’espérons, à la rencontre d’autres familles. Nous essaierons ensuite de descendre un peu plus vers Ibiza et Formentera, deux îles qu’il nous reste à découvrir.

Il ne vous reste plus qu’à nous rejoindre si le cœur vous en dit et si la situation le permet! Vous serez toujours les bienvenus à bord!