Réflexions sur la vie

Réflexions sur la vie

L’une des choses que nous apprécions le plus dans le voyage, ce sont les rencontres et les relations, même éphémères, que nous pouvons avoir avec des personnes bien souvent très différentes. Nous avons toujours eu la conviction que les différences constituent une richesse, qu’à partir du moment où l’on s’y intéresse, alors nous apprenons beaucoup. Ce sont ces rencontres qui nous offrent aussi de vraies réflexions sur la vie.

Apprécier la beauté de la nature

En jetant l’ancre dans la Baie d’Addaya il y a 2 semaines, nous ne pensions pas faire des rencontres aussi riches et aussi différentes les unes que les autres. Addaya est un petit fjord situé au nord de l’île de Minorque aux Baléares, au cœur d’un parc naturel protégé. Son entrée est complexe, avec des haut-fonds qui obligent à zigzaguer entre les cailloux qui effleurent la surface et des alignements à suivre. Nous sommes arrivés ici à la tombée de la nuit, après onze heures de navigation depuis Majorque, non sans stress et sans pouvoir réellement distinguer le paysage qui nous entourait. C’est dans ces moments-là que tous nos sens sont en éveil et que l’on se sent vraiment vivant, en composant avec les éléments. Ce n’est qu’au réveil que nous avons pu apprécier ce petit coin de paradis presque désert, où la beauté de la nature est un appel au ressourcement. C’est incroyable comme nous apprécions d’autant plus ces instants après des navigations qui ne sont jamais aussi calmes que ce que l’on pourrait espérer, avec la satisfaction du devoir accompli et d’avoir fait quelque chose d’un peu hors du commun. Arriver dans un nouvel endroit à la voile restera toujours quelque chose de fascinant et magique. Nous nous sentons bien souvent privilégiés.

Puerto Addaya, un petit port authentique

Nous sommes restés quatre nuits au mouillage. La météo prévoyant de forts vents du Nord-Ouest pour les jours suivants avec des rafales à plus de 50 noeuds, nous avons pris la décision de nous déplacer de quelques centaines de mètres pour aller nous amarrer sur un ponton. Un choix judicieux pour pouvoir dormir sur nos deux oreilles. Etant hors-saison, le port est très calme. Les emplacements pour les voiliers sont peu nombreux et il y a assez peu de hauteur d’eau. Cela nous a d’ailleurs valu d’être stoppés net dans la vase en manoeuvrant lentement pour nous rapprocher de notre emplacement. Une anecdote de plus qui a bien fait rire les enfants, spectateurs depuis le ponton… En tout et pour tout, je pense que notre arrivée a doublé la population du port, c’est pour dire le niveau d’agitation aux alentours! Mais nous ne nous en plaignons pas, au contraire. Nous aimons cette authenticité et cette simplicité qui nous projettent un peu hors du temps.

Merveilleux, des personnes qui parlent anglais!

Alors que l’obscurité commence à tomber et que je sécurise notre annexe le long du ponton, je vois surgir une silhouette sur le bateau à moteur d’à côté. La personne ne perd pas une seule seconde: 

  • « Do you speak English?!… »
  • « Yes I do! how are you? » 
  • « Oh fantastic!! I have no-one to speak English with here! I haven’t talk to anybody for a while! »

Et me voilà parti dans l’écoute de cet anglais arrivé en octobre après avoir acheté son bateau sur un malentendu, sans rien connaître au nautisme. Lui c’est Trevor, 55 ans, self-made-man, millionnaire, pilote d’avion, ancien champion de moto, sportif accompli, guitariste et ex-chippendale dans sa jeunesse. Je passerai plus d’une heure à l’écouter rattraper ses derniers mois de mutisme forcé. Lui qui se décrit comme un asocial vient d’un coup de se découvrir une passion pour le contact humain! À tel point qu’il nous propose de profiter de sa voiture de location pour aller faire des courses, aller boire un café, contempler des paysages dans le parc national… À chaque discussion, il nous raconte des anecdotes de sa vie qu’il a déjà bien croquée à pleines dents! Et il y a quelque chose d’inspirant chez lui. La façon dont il a tracé sa route complètement hors système après une enfance compliquée, sa capacité à rebondir, sa confiance en lui et sa détermination à s’en sortir. Nous nous retrouvons sur beaucoup de points, sur ce que le sport a pu nous apporter comme émotions, bénéfices, mais aussi sur la définition de la réussite et du bonheur. C’est plutôt sympa d’échanger avec cette personne sans filtre, souvent cash et entière. Effectivement, de belles réflexions sur la vie.

Addaya multilingues...

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le lendemain soir en allant prendre notre douche une fois la nuit tombée, nous passons devant un monsieur qui descend de sa voiture, mouillé et tout habillé. Pourtant, il ne pleut pas. Nous le saluons en espagnol, pensant peut-être qu’il a eu un problème avec son bateau et qu’il a dû se mettre à l’eau. Il nous racontera par la suite qu’il est tombé dans le port de Mahon (à 17kms de là) en descendant du bateau d’un ami et après avoir bu quelques verres de vin de trop… En observant sa voiture, je m’aperçois qu’elle est immatriculée en France. Nous lui demandons:

  • « Vous êtes français »? 
  • « Oui je suis français, qu’est ce que ça fait plaisir d’entendre parler français! Moi c’est Thierry, salut! »

Décidemment, il y a du bon à parler plusieurs langues! Nous pouvons au moins nous satisfaire de permettre aux gens de parler. Et là encore, nous engageons la conversation pendant plusieurs minutes. Les enfants le taquinent, il fait de l’auto-dérision sur son embonpoint et le contact passe aussi très facilement. Nous sentons tout de suite qu’il y a du vécu chez lui. Son voilier d’à peine 30 pieds est au sec, en pleine rénovation avant de reprendre des navigations autour de Minorque dont il semble connaître les moindre recoins. Ça fait plus de vingt ans qu’il vient ici après avoir été pasteur. Autant dire qu’à 66 ans, il en a vu aussi! Et c’est dans la simplicité la plus totale qu’il continue de tracer son chemin. Comme la plupart des marins, il s’alarme de l’état de la planète, du monde dans lequel vont devoir vivre nos enfants. Il ne manque pas une occasion de sensibiliser Mathieu et Océane à l’environnement mais aussi leur parler des étoiles. Car Minorque est l’un des lieux où l’on peut le plus admirer le ciel avec une pollution lumineuse quasi nulle. Ce sont des moments où le temps s’arrête, où l’on se sent tout petit et qui nous ramène rapidement à l’essentiel: la chance d’être là où nous sommes, en bonne santé et de pouvoir réaliser notre rêve.

Thierry viendra nous rejoindre souvent pour partager un repas où un verre en faisant attention de ne pas se remettre à l’eau! Mais quelle personnalité attachante, simple, profondément altruiste et qui démontre une nouvelle fois que le bonheur ne se mesure pas à la taille du compte en banque, mais plutôt à la capacité de vivre pleinement au plus proche de son idéal. Là encore, un belle réflexion sur la vie et nos modes de vie…

Les enfants vivent leur vie

Nous rencontrons aussi Justine qui vit seule avec son garçon de 4 ans à bord de son voilier de 31 pieds. Nous sommes tous les deux originaires de  Dordogne, forcément ça facilite le contact… Un peu comme nous, c’est la météo qui l’a amenée à Addaya, elle qui passe plutôt du temps à Fornells, une autre baie à quelques kilomètres d’ici mais trop exposée aux vents du nord et nord-ouest. Les 3 enfants ont connectés immédiatement et passent leurs journées ensemble. Nous sommes admiratifs devant Justine, sa détermination et son dynamisme. Elle n’a pas dû avoir la vie facile jusque-là, mais elle est en permanence souriante et enthousiaste. Là encore, une vraie leçon de vie. Elle travaille dur sur son bateau « Aladdin » orné d’une belle peinture qui rappelle les contes de fées. Nous l'aidons pas mal dans ces travaux qui comme d'habitude sur un bateau, prennent toujours 4 fois plus de temps que ce que l'on pouvait prévoir. On lui souhaite que son conte se poursuive le plus longtemps possible. 

1989, chute du mur de Berlin...

Et comme nous avons dit que notre arrivée avait permis de doubler la population du port, il manque forcément quelqu’un à l’appel. Il s’agit d’un couple d’allemands qui navigue depuis 5 ans sur leur bateau Madrugada Lui mesure presque 2 mètres, autant dire que là aussi ça rapproche! Ils sont toujours souriants et ont partagé avec nous leur changement de vie, eux qui sont originaires d’Allemagne de l’Est proche de Leipzig, qui ont franchi le mur clandestinement quelques mois avant sa chute pour commencer à préparer l’ère post-RDA. Ils sont partis de rien et sont parvenus à force d’abnégation à construire leur histoire, en s’appuyant sur la solidarité familiale. Leurs premières navigations se sont faites avec le club de voile local du côté des Bahamas et ils ont investi dans leur bateau comme seule maison il y a quelques années. Depuis ils ont navigué jusqu’au cercle polaire, en mer d’Irlande, et se retrouvent maintenant en Méditerranée. Nous les retrouverons peut-être lors d’autres escales, mais nos échanges avec eux ont été vraiment chaleureux et remplis d’anecdotes de navigation.

Tout prend son sens...

Voilà l’une des principales raisons pour lesquelles nous avons entrepris ce voyage. Les rencontres, le partage, la richesse des cultures. Pour nous c’est ça voyager autrement. Et voir les enfants être de plus en plus à l’aise dans ce nouvel environnement, les voir s’épanouir au contact des autres, s’émerveiller devant de beaux paysages, prendre de nouvelles responsabilités, nous confortent dans la décision que nous avons prise. Et nous sommes certains que nous aurons encore de nombreuses réflexions sur la vie à partager dans les semaines et les mois à venir.

Notre vie au mouillage

Notre vie au mouillage

Majorque, ses criques, son eau cristalline, ses sentiers de randonnées au cœur de la Serra Tramuntana classée au patrimoine de l'UNESCO, ses grottes karstiques souvent accessibles uniquement par bateau, il ne nous en fallait pas plus pour nous lancer à temps plein dans une vie au mouillage.

Un changement de rythme

J’avoue que nous perdons un peu la notion du temps depuis que nous sommes arrivés au nord de Majorque. Même si nos journées sont toujours marquées par le travail, les devoirs des enfants et des sorties quotidiennes, il est vraiment agréable de nous sentir moins pressés, à ne pas devoir courir partout. Nous vivons plus au rythme de la nature, du soleil, en respectant un peu plus nos rythmes biologiques, et nous lâchons prise progressivement avec les contraintes terrestres. Il faut dire que depuis que nous sommes arrivés aux Baléares, nous avons été choyés par la météo. Les températures sont clémentes de jour comme de nuit et nous n’avons pas eu à trop nous préoccuper des coups de vent et à nous inquiéter pour notre sécurité et celle du bateau.

Depuis 3 semaines, nous sommes en totale autonomie, ancrés dans la baie de Pollensa sur 4 à 5 mètres de fond. Chaque réveil est un émerveillement à la vue des falaises qui surplombent la baie, les contrastes de couleurs sur la mer, les quelques petites barques de pêcheurs qui glissent sans bruit en remontant leurs filets. Et le soir réserve aussi son lot de moments magiques, comme ce lever de pleine lune entre deux collines surplombant le château et le phare de la pointe de l’Avançada et éclairant une mer d’huile transparente, sans un souffle d’air au point de pouvoir suivre la chaîne au fond de l’eau et l’ancre bien enfoncée dans le sable. Si nous partions un peu dans l’inconnu avec cette vie au mouillage, nos trois premières semaines nous apportent un sentiment de plénitude.

Apprivoiser l'autonomie du bateau

Nos premières interrogations concernaient l’autonomie du bateau en eau et en énergie. Tout étant nouveau pour nous, nous faisons très attention à nos consommations quotidiennes pour ne pas nous retrouver pris de court. En quittant Alcudia, nous avions fait le plein de nos deux cuves d’eau de 350 litres chacune. Nous avons vidé la première en 10 jours, soit une consommation moyenne d’un peu moins de 9 litres par jour et par personne. N’allez pas croire que notre maison flottante commence à sentir le fauve avec si peu d’eau consommée, nous continuons à prendre soin de notre hygiène pour le bien-être de l’équipage! Nous adaptons simplement notre façon de faire la vaisselle par exemple, en lavant à l’eau de mer et en rinçant à l’eau douce. Côté douche, nous utilisons principalement la douchette de la plateforme arrière et nous ne laissons pas couler l’eau en permanence. Du coup, ces mesures sont assez efficaces. Et ces derniers jours, nous avons profité de quelques sorties en mer et dans des criques pour faire fonctionner le dessalinisateur et tester la qualité de l’eau produite. Test réussi puisque non seulement les cuves se remplissent vite, mais l’eau produite est en plus de très bonne qualité. Nous pouvons la boire sans risque de nous rendre malades, c’est plutôt rassurant. Enfin, jusque là...

Côté énergie, nous faisons attention à ce que nos batteries ne descendent pas en dessous de 70% de charge. Les panneaux solaires remplissent bien leur rôle la journée malgré la durée d’ensoleillement encore faible par rapport à la pleine saison. Nous allumons le groupe électrogène environ 1h30 par jour, souvent le soir histoire de recharger les batteries pour la nuit. Et nous laissons notre convertisseur fonctionner en permanence ce qui nous permet de produire du 220v pour charger les ordinateurs, utiliser le micro-ondes et le grille-pain. Au final, l’adaptation en matière d’énergie est assez facile, même si à l’avenir, nous trouverions plus raisonnable de réussir à optimiser encore un peu plus le 12v, y compris pour charger tous nos appareils électroniques. Si vous avez des conseils à ce sujet, nous sommes preneurs!

Rester connectés...

Finalement, la seule consommation qui explose en mettant de côté quelques bonnes bouteilles de vin dont Lynne raffole toujours, c’est celle de nos forfaits 4G. À bord, nous avons bien une antenne qui permet d’amplifier les réseaux wifi aux alentours. Mais avec la majorité des restaurants, bars et hôtels encore fermés, nous n’avons pas beaucoup d’option que d’être en quasi permanence en 4G avec nos téléphones. Du coup, nos 120G de forfait sont assez vite consommés. Nous allons devoir être un peu plus raisonnables dans notre utilisation. Le bon côté des choses, c’est que nous avons un argument tout trouvé pour limiter l’utilisation des tablettes des enfants!!

Se déplacer à terre

S’il y a une chose que nous apprécions sans modération depuis que nous sommes aux Baléares, c’est d’avoir une annexe fonctionnelle, ou plutôt devrais-je dire un moteur d’annexe fonctionnel. Ce moteur qui m’a donné tant de fil à retordre pendant 6 mois, qui a bien amusé nos anciens voisins de ponton en me voyant m’arracher les cheveux, me torturer les neurones pour comprendre pourquoi il ne voulait pas démarrer, qui m’ont vu le désosser pour en changer plusieurs pièces, et bien figurez-vous qu’il démarre à chaque fois du premier coup! Comme quoi la persévérance porte ses fruits! Et cette vie au mouillage serait impossible sans que l’annexe et son moteur ne soient pleinement opérationnels. Ramer c’est bien joli, mais quand tu es à 700m du rivage, que tu as 15 noeuds de vent de face et le clapot qui va avec, les courses à ramener à bord, tu es bien content de pouvoir avancer plutôt que de reculer ou de te laisser dériver. Quand je repense à l’ultimatum que Lynne m’avait posé avant de partir, je me dis que même avec l’esprit aventurier, elle avait quand même un peu raison: le moteur de l’annexe, c’est essentiel!

Rencontrer des amis

Mais aller à terre, c’est aussi pour les enfants l’occasion de se faire des amis ou tout du moins, de jouer avec d’autres enfants. Et de ce côté là, ils commencent à être un peu plus à l’aise. Nous avons d’abord rencontré une famille russe avec leurs deux enfants, Igor et Nikita. Vous pouvez retrouver leur aventure sur leur chaîne YouTube Sailing Olle. Les enfants ont le même âge et même si le premier contact n’a pas été facile, ils s’éclatent bien tous ensemble et commencent à utiliser un peu plus l’anglais pour communiquer. Bon, j’avoue que c’est parfois amusant d’entendre Océane expliquer des choses en français avec l’accent russe. Au moins, elle a intégré la mélodie de la langue! 

Nous avons aussi fait la connaissance d’une famille danoise-suisse partie de Port-Leucate juste avant le deuxième confinement: Mawi Sailing. Ils ont mis leurs enfants à l’école jusqu’à la fin de l’année scolaire et même s’ils n’ont pas encore eu trop le temps de jouer avec Mathieu et Océane, les filles ont envie de se retrouver plus souvent tout en parlant anglais. 

Et les parcs de jeux sont aussi de bons endroits pour faire des connaissances. Il y a toujours pas mal d’enfants à la sortie de l’Ecole qui viennent jouer et c’est l’occasion pour Mathieu et Océane de jouer et d’apprendre un peu l’espagnol. Et les majorquins sont vraiment gentils, souriants et hospitaliers.

Nos prochaines découvertes...

Nous avons encore pas mal de choses à découvrir dans cette région nord de Majorque: Le Cap Formentor, les remparts et les ruines romaines d’Alcudia, la vieille ville de Pollensa feront assurément partie de nos prochaines excursions! Tout en pensant à aller faire un saut de puce à Minorque prochainement...

Lancés dans notre nouvelle vie

Lancés dans notre nouvelle vie

Voila un peu plus d’un mois que nous avons quitté Canet et que nous sommes réellement lancés dans notre nouvelle vie. Si notre mésaventure lors de notre première traversée avortée s’est soldée par plus de 3 semaines passées au port de Palamós, nous avons fait ensuite une étape de 4 jours à Blanes, une étape de 2 jours à Barcelone et nous voilà à présent aux Baléares, à Alcudia

Voici le récit de notre dernier mois...

Évaluer les dégâts 

Il faut bien l’avouer, avoir navigué pendant plus de 24h avec 90m de chaîne et une ancre de 30 kgs au fond de l’eau a soulevé quelques inquiétudes sur l’état du bateau. Au-delà des avaries visibles comme le génois déchiré, il était nécessaire d’inspecter la coque et toutes les parties immergées du bateau. J’ai donc enfilé ma combinaison, mes palmes et me voilà en ce 5 janvier de nouveau dans l’eau coincé entre 2 coques dans une eau à 13 degrés pour essayer de détecter le moindre petit problème. Heureusement l’eau est limpide ce qui donne une excellente visibilité. Et par chance, à part quelques coups sur le gelcoat au-dessus de la ligne de flottaison, un peu de peinture antifouling qui s’est enlevée sur les parties renforcées du tunnel du propulseur d’étrave, je ne vois rien. Il est vrai que sans bouteille de plongée et quelques kilos de plomb, j’ai un peu de mal à descendre en apnée comme dans le Grand Bleu, mais je suis à peu près sûr de moi quand à la qualité de l’inspection. Nous nous en sortons bien dans notre malheur et c’est la preuve que le bateau est vraiment marin.

Gérer les finances

Néanmoins, s’il n’y a pas de dégâts sous le bateau, il n’en ai pas de même sur notre porte monnaie... Notre mésaventure vient impacter l’équilibre de nos finances à court terme et nous savons que nous devrons être vigilants dans les semaines qui suivent pour ne pas nous mettre dans le rouge. Nous nous mettons à la recherche d’un génois de rechange. Nous avions plutôt prévu l’achat de voiles neuves pour l’automne 2021. Alors pour cette fois, ce sera un génois d’occasion. Après avoir parcouru quelques petites annonces, nous en trouvons un dont les dimensions sont à peu de choses près similaires au nôtre et pour un prix de 300€. Transport compris, la note s’élève à 500€. Nous ne pouvons pas voir la voile, mais elle est vendue par un professionnel, il y a donc des chances pour qu’elle soit quand même dans un état correct. Nous ne laissons donc pas passer l’occasion. La voile arrivera finalement deux semaines plus tard après quelques quiproquos entre le vendeur et l’agence de livraison. Nous en sommes quitte pour une facture d’un mois de port à 1.000€...

Nous en profitons également pour recommander un boîtier électronique pour notre moteur HB d’annexe qui lui, avec ou sans tempête, ne fonctionne toujours pas. Il va bien falloir que l’on parvienne à le faire fonctionner si on veut passer du temps dans les mouillages. Nous le recevons 3 jours avant notre départ de Palamós avec un excellent service de la société CNautique France.

Ambiance COVID...

Les débuts dans notre nouvelle vie sont aussi marqués par l’adoption de nouvelles habitudes. Découvrir de nouveaux lieux, c’est pouvoir identifier rapidement les points de ravitaillement en nourriture, les aires de jeux pour les enfants, les lieux à visiter. Et sans voiture à disposition, pas toujours évident. Tout prend un peu plus de temps mais le bon côté des choses, c’est que ça nous fait marcher beaucoup plus qu’avant. Ce qui nous marque le plus, c’est l’atmosphère étrange qui règne à chaque escale dans cette période de forte épidémie. Déambuler dans des rues presque désertes avec de nombreux commerces fermés donne souvent l’impression de villes fantômes. Même Barcelone a pris un tout autre visage sans les animations de la Rambla, la foule qui déambule dans les rues. On ressent réellement le poids de cette période compliquée, et nous ne pouvons nous empêcher de penser à toutes les personnes qui souffrent économiquement avec toutes les conséquences que cela engendre sur l’avenir mais aussi sur la santé mentale.

Un sentiment encore plus fort d’être privilégiés

Quand à nous, nous sommes pris entre deux ressentis. Celui de privilégiés d’abord, en étant en mesure de voyager et d’échapper à la plupart des restrictions mises en place par le gouvernement espagnol et les provinces autonomes. Alors que la Catalogne est confinée par ville, nous sommes autorisés à nous déplacer en bateau sans que rien ne nous soit demandé. Nous sommes toujours accueillis chaleureusement par les ports. Même le passage vers les Baléares n’a posé aucun problème. Alors que nous avions prévu de faire un test PCR (et même payé 400€ pour un rendez-vous pour nous 4 à Barcelone), nous avons appris qu’en ayant séjourné dans des ports espagnols précédemment, nous n’avions pas besoin de test. Tant mieux pour nous, même si on lutte maintenant pour nous faire rembourser... 

L’autre sentiment en étant lancés dans cette nouvelle vie, c’est celui de culpabilité. Alors que les gens sont cloués chez eux, nous profitons d’une liberté qui nous permet de bouger, de nous évader et finalement de moins subir les effets de la crise, de mener une vie presque normale au quotidien. Mais nous nous sommes aussi créés cette nouvelle vie au prix de sacrifices et d’efforts, nous pouvons aussi la savourer.

Impliquer les enfants

Et comment se passe la vie à bord avec les enfants 24/24h avec nous? C’est l’un de nos gros défis du moment... globalement ils sont très coopératifs et c’est agréable de voir leur complicité s’installer au fil des jours. Mais il y a quand même quelques points qui sont sources de tensions. Nous essayons de les sortir des tablettes qui leur servent à la fois d’outil d’apprentissage, mais pas que... l’équilibre entre notre travail, l’éducation, l’école, l’entretien du bateau, les déplacements, les loisirs n’est pas encore totalement calé. Ils demandent beaucoup d’attention, sont intéressés par plein de choses mais jouent aussi parfois avec nos nerfs... À leur âge ils ont besoin de contacts avec d’autres enfants et les aires de jeux  font partie de nos premières recherches lorsque l’on arrive quelque part. Pas plus tard qu’hier, ils ont fait la connaissance d’une petite fille allemande de 8 ans (qui parlent 5 langues!! rien que ça...) et de deux garçons russes de 7 et 9 ans qui vivent également sur leur bateau. Une belle rencontre malgré la barrière de la langue qui sera à notre avis vite surmontée! C’est aussi ça que nous recherchons, les rencontres et le partage de cultures. Mais il est important de leur forcer un peu la main pour sortir du bateau, vaincre leur timidité et aller à la rencontre des autres.

Nos prochaines étapes...

Avec notre arrivée aux Baléares, nous nous sentons pleinement lancés dans notre nouvelle vie. La traversée depuis le continent était importante pour retrouver le plaisir de naviguer et la confiance dans le bateau. Lynne souhaitait reprendre progressivement avec de petites étapes depuis Palamós avant de reprendre une plus longue navigation. Maintenant que nous sommes ici, nous allons y rester plusieurs semaines. Il y a beaucoup d’endroits à découvrir à commencer par la côte Est de Majorque que nous ne connaissons pas. Nous longerons la côte à la découverte d’endroits improbables et nous l’espérons, à la rencontre d’autres familles. Nous essaierons ensuite de descendre un peu plus vers Ibiza et Formentera, deux îles qu’il nous reste à découvrir.

Il ne vous reste plus qu’à nous rejoindre si le cœur vous en dit et si la situation le permet! Vous serez toujours les bienvenus à bord!

Première traversée, première tempête… L’aventure est lancée

Si certains ont dû passer le réveillon du nouvel an au calme à cause du couvre-feu, l’entrée en 2021 a été toute autre pour nous avec une première tempête pour notre première traversée. 24h de baston dans une Méditerranée déchaînée qui ne nous a pas permis de rejoindre notre objectif, Alcudia, au nord-est de Majorque.

Un départ dans le calme

Tout avait pourtant bien commencé, conforme à notre plan de route même si nous savions que la fenêtre météo que nous avions choisie était mince. Comme prévu, nous quittons Canet dans la nuit du 30 au 31 décembre à 00h30 avec un vent quasi nul nous obligeant à faire route au moteur. Nous savions que ça devait être de courte durée puisque une fois passé le Cap Béar et avant d’atteindre le Cap Creus en Espagne que nous atteignions aux environs de 5h du matin, le vent devait rentrer un peu plus nous permettant de faire de la voile. Deux heures plus tard à 7h, nous faisons route plein sud au 180°. Le jour se lève avec une vue splendide sur toute la chaîne des Pyrénées enneigées. Il y a 16 noeuds de vent, ça monte progressivement et nous prenons 1 ris dans la grand-voile en gardant le génois en grand pour pouvoir prendre un petit déjeuner tranquille. Nous sommes au près et avançons à une moyenne de 7 noeuds.

Des fichiers météo toujours rassurants

Nous savons que le vent doit monter en fin de matinée pour se stabiliser aux environs de 21 noeuds avec des rafales à 30 noeuds et une mer de 1,70m. Autant dire, des conditions tout à fait maniables pour notre bateau, même en naviguant au près. Nous reprenons la météo qui reste rassurante et je prends l’option de la route directe vers Alcudia en descendant plein sud plutôt qu’en ralongeant le long de la côte pour ensuite plonger plus au sud-est. Je n’ai pas envie que nous nous fassions rattraper par un coup de tramontane violent au nord de Majorque. La route directe nous permet d’assurer avec une arrivée au petit matin du 1er janvier à Alcudia et une huitaine d’heures d’avance sur la tramontane.

Très vite le vent monte

A 9h30 après 53 milles parcourus, la mer commence à être un peu plus agitée avec une houle de sud-ouest. Je ne suis pas inquiet puisque c’est bien conforme aux fichiers météo. La navigation reste donc confortable. Les enfants terminent leur nuit, Lynne est sur le pont et nos deux invités à bord (2 journalistes Alexis et Gary travaillant pour le Magazine Zone Interdite) sont ravis de partager cette première traversée avec nous pour raconter notre aventure. Mais progressivement, la mer se forme un peu plus et le vent rentre plus franchement toujours au sud-ouest.

24h de baston

A midi, il y a 28 noeuds établis et une mer forte. Nous sommes sous pilote automatique, grand voile arisée et trinquette devant, et les premières sensations de mal de mer se font sentir… Alors qu’Océane est sur le pont avec Gary et moi, Alexis, Mathieu et Lynne commencent à être mal en point. Nous ne reverrons d’ailleurs plus Alexis du voyage, allongé dans sa cabine, le teint pâle comme jamais et réussissant à trouver à peine la force de se lever pour aller vomir le peu qu’il a dans l’estomac. Le cachet anti mal de mer que je lui tends ne fera que 3 minutes… Je suis tellement désolé pour lui… Dans la cabine d’en face, c’est Mathieu qui vomit à son tour, mais en réussissant à garder le sourire quand on va le voir, c’est déjà ça. Lynne s’allonge à ses côtés et essaye de se reposer et contrôler son mal de mer. Dehors, c’est parti pour 24h de baston. A 14h, nous naviguons avec 2 ris et trinquette, il y a 35 noeuds établis et des vagues de 3m qui commencent à déferler. Océane a rejoint sa cabine, je reste sur le pont avec Gary.

Route de collision avec un cargo

Les fichiers météo annonçaient que le vent devait tomber vers 19h00 pour passer une seconde nuit au calme. J’ose encore espérer que ce sera le cas lorsque je vois sur l’AIS un cargo de 120m faisant route de collision avec nous. Je l’observe en espérant qu’il va changer légèrement sa trajectoire. Le vent souffle à plus de 40 noeuds en rafales et les vagues atteignent maintenant facilement 4m et déferlent à l’avant du bateau. J’attends le plus longtemps possible pour voir la réaction du cargo avant de prendre la décision d’envoyer un virement de bord dans cette mer déchaînée où les vagues se succèdent toutes les 6 secondes. J’anticipe les 3 ou 4 trains de vagues suivants et j’envoie le virement dans un creux. Ouf, c’est passé, mais saleté de cargo quand même.

Le bateau ne relance pas

Nous laissons le cargo passer avant de pouvoir ré-engager un deuxième virement et reprendre notre route. Deuxième montée d’adrénaline lorsque l’on envoie le virement entre deux vagues. Ca passe mais bizarrement, le bateau a du mal à reprendre son cap et sa vitesse. Je suis plutôt intrigué, surtout dans 40 noeuds, normalement, nous devrions repartir rapidement, même si les vagues continuent à déferler sur l’avant. Du coup, nous sommes un peu plus à la merci des déferlantes… Après quelques minutes où le bateau a du mal à reprendre sa trajectoire, je me dis qu’il serait pas mal de se faire appuyer par le moteur pour mieux passer les vagues et compenser l’absence de vitesse. Derrière, je ne vois rien, ni casier de pêcheur, ni filet de pêche que nous aurions pu attraper au passage et qui nous ralentiraient. J’enclenche le moteur et au bout de quelques minutes, il s’étouffe sans vouloir redémarrer… mince, il ne manquait plus que ça.

Une longue liste de petits problèmes…

Pour compenser l’absence de puissance du bateau, je décide de rouler la trinquette et de renvoyer un peu de génois qui pourrait être un peu plus propulsif devant. Je laisse le pilote barrer et juste avant la tombée de la nuit, je vais faire le point à la table à carte. Il est 17h30 quand Océane, qui malgré le fait d’être dans une cabine, garde un sacré sens de l’observation. Elle nous appelle pour nous prévenir une première fois que de l’eau rentre par certains panneaux de pont, mais aussi pour nous informer que le génois s’est déchiré. Elle le voit bien à travers son hublot. Mauvaise nouvelle, j’avais pourtant fait le maximum pour le préserver. Mais on verra plus tard, je le roule et je renvoie la trinquette. Mais le bateau n’avance toujours pas, seulement à 2 noeuds. Je ne comprends vraiment pas pourquoi, à moins que nous ayons accroché quelque chose. Je descends donc à la table à carte et commence à dresser sur le livre de bord la liste des petits problèmes:

  • Le moteur ne démarre plus
  • Le groupe électrogène ne démarre plus non plus
  • Le niveau d’énergie des batteries du bord baisse aussi sans pour le moment avoir une solution pour les recharger
  • Les panneaux de pont prennent l’eau sous les déferlantes
  • De l’eau de mer s’infiltre au niveau de la table à carte, ma carte de navigation et le livre de bord sont mouillés…
  • Le génois est déchiré à mi-hauteur
  • Les tiroirs de la cuisine s’ouvrent régulièrement et dangereusement lorsque les vagues viennent violemment frapper la coque
  • Nous faisons de moins en moins de cap, en dérivant un peu plus au sud-est, sans possibilité de remonter correctement au vent
  • Je commence à me demander si le mât va tenir car je vois les étais de génois et trinquette battre fortement devant. Il ne manquerait plus que l’on démâte et la coupe serait pleine…

Entre angoisse et fascination

Bien, il ne sert à rien de paniquer, je décide de prendre les problèmes les uns après les autres. Tout le monde est calme malgré les éléments déchaînés. La première chose est de réussir à relancer le bateau. Sur une vague, le bateau se met à la cape et s’arrête. Les écoutes de trinquette battent fortement et s’emmêlent l’une avec l’autre. Je demande à Gary toujours avec moi sur le pont d’aller jeter un oeil rapidement. Il ne constate que des noeuds. Je bloque alors la barre et je vais sur la plage avant avec ma frontale, accroupi, attaché à la ligne de vie, au plus près des déferlantes. Je m’assoie sur l’annexe et je commence à défaire les noeuds tout en prenant des paquets de mer sur la tête. Les vagues atteignent plus de 4m de hauteur, peut-être 5m, et s’enchaînent à grande vitesse. Je les vois arriver entre le pied du mât et la hauteur de la première barre de flèche. C’est d’ailleurs assez fascinant de voir la blancheur de l’écume venir se fracasser sur la coque, et de voir la transparence de l’eau éclairée par la lune et les feux de route avec 2.000m d’eau sous les pieds. Mais ce qui est rassurant, c’est que le bateau passe bien, il tient bon et absorbe bien le mouvement des vagues. Au bout peut-être de 5min, peut-être 10, je parviens à remettre de l’ordre dans les écoutes et je repars à l’arrière. Je remets le bateau sur un cap et prend la barre. Nous avançons à 2 noeuds mais au moins, je contrôle le bateau et le passage des vagues. Gary me demande s’il peut aller se reposer et Lynne, malade mais courageuse, vient le relayer tout en restant à l’intérieur, à l’entrée de la descente.

Rejoindre la côte

A 21h ce 31 décembre, notre position est 41°18’N - 003°28’E. En concertation avec Lynne, nous prenons la décision de faire demi-tour et de se rapprocher de la côte. L’objectif est de mettre l’équipage et le bateau en sécurité. On ne peut pas continuer à dériver comme ça vers le sud-est sachant que le lendemain dans l’après-midi, il y a un coup de tramontane violent qui va balayer la zone, annoncé par la météo celui-là. Nous devons nous échapper le plus vite possible, et sans moteur qui fonctionne et à 2 noeuds de moyenne, ce n’est pas gagné d’avance. Après un point à la carte, le plus proche est Palamos, situé à 35 milles dans le cap 335°, le plus facile à suivre avec un vent de sud-ouest et la direction des vagues. La question est de savoir comment faire changer le bateau de cap. J’essaie d’engager un premier virement de bord dans les creux, rien ne passe. Le bateau se stabilise face au vent avant de reprendre son cap vers le sud-est. La seule solution qui me reste mais aussi la plus délicate, c’est de tenter un empannage. J’en connais les dangers surtout dans cette mer très forte. Il va falloir aller vite et être précis. Je demande à Lynne de venir prendre la barre. Je décide de rouler la trinquette avant de faire la manoeuvre de façon à n’avoir que la grand voile à gérer. Puis nous envoyons la manoeuvre en choisissant la meilleure vague. J’ouvre progressivement la voile pour nous faire appuyer par le vent, mais rien ne se passe. Le bateau ne change pas de cap… Nous sommes non manoeuvrant et je ne comprends pas pourquoi… Je décide alors d’essayer de mettre le bateau à la cape, mais là encore, c’est assez laborieux. J’y parviens après de longues minutes d’efforts, en profitant d’une vague. Immédiatement, j’envoie la trinquette de l’autre côté, je m’écarte du vent pour prendre le peu de vitesse que je peux et je me stabilise sur le cap 335°. C’est passé, premier petit succès, le bateau est appuyé!… Maintenant, il s’agit de parcourir les 35 milles le plus rapidement possible. Mais à 2 noeuds de moyenne, il va nous falloir au moins 17 heures et c’est la certitude de nous retrouver dans le coup de tramontane.

Informer les services de secours en mer

Je reprends la barre, nous sommes loin des côtes, nous n’avons pas de réseau téléphonique, une portée vocale de VHF qui doit être insuffisante, mais nous décidons d’informer les services de secours en mer de notre situation. Au moins, ils seront en alerte si jamais la situation venait à se corser encore un peu plus. Il est minuit, nous lançons un PAN-PAN vocal et en numérique une première fois (merci à nos cours de CRR). Pas de réponse. Une deuxième fois, est c’est finalement le CROSS Lagarde situé à Toulon qui nous répond et nous met en relation avec les services de sauvetage en mer de Barcelone. Moment assez surréaliste, alors que nous sommes en pleine tempête, la personne de quart nous souhaite une bonne année! Ça a le mérite de nous donner le sourire. Pour nous, la mousse du champagne est remplacée par la mousse de l’écume et des crêtes des vagues. Maintenant que les secours nous suivent sur l’AIS, nous pouvons être un peu plus rassurés, même si la route est longue et qu’un sauvetage de leur part prendrait plusieurs heures s’il devait se produire. Je continue à barrer, à essuyer les déferlantes mais au moins, on avance et le bateau se comporte toujours bien. Pour essayer d’être un peu plus propulsif, je roule la trinquette et je renvoie du génois à la limite de la déchirure de la voile. Ca nous permet de gagner 1 petit noeud de vitesse. Il n’y a jamais de petite victoire… A 3h du matin et depuis que nous avons fait demi-tour à 21h, nous avons parcouru à peine 12 milles nautiques. La mer se calme un tout petit peu, le vent baisse légèrement en s’établissant à 30-32 noeuds, c’est le moment d’engager mon deuxième défi de la nuit…

De la mécanique en pleine montagnes russes

Si nous voulons regagner la côte au plus vite, je dois relancer le moteur. Je commence à le connaître ce satané Perkins, depuis le temps que je mets mon nez dedans. Mais pour quelqu’un qui n’y connait pas grand chose en mécanique, ça reste un défi, surtout dans la tempête. Et je dois dire que plonger la tête à l’envers dans la cale moteur dans les creux, ça retourne un peu l’estomac… Heureusement « Brad » notre pilote automatique barre comme un chef et je ne suis pas sujet au mal de mer. Méthodiquement, je me mets donc au travail. Je commence par purger mon décanteur et à contrôler le filtre. Le bas du décanteur laisse apparaître quelques impuretés qui n’étaient pas là jusque-là. Je remets tout en place, je referme et je purge la pompe à injection. Là, problème. Le décanteur ne se remplit plus, il y a donc un problème sur l’arrivée de gasoil en sortie de cuve. Elle doit être bouchée. Je démonte toutes les durites, je vérifie que la poire d’amorçage n’est pas encrassée et tout va bien de ce côté là. Je court-circuite le circuit classique, je coupe deux morceaux de durite neuve et j’attrape un bidon de 5l de gasoil que j’avais laissé dans un coffre pour tester mon montage et le fait que ma pompe artisanale fonctionne. C’est le cas. J’ai donc mon plan pour relancer le moteur. J’ouvre ma jauge de gasoil sur le dessus de la cuve et je plonge ma durite d’absorption directement dedans, l’autre côté de la poire d’amorçage étant reliée au décanteur et au circuit d’alimentation du moteur. Je commence à purger ma pompe à injection pour chasser l’air, le gasoil sort parfaitement. Je ferme la vanne de prise d’eau de mer et là, c’est l’heure de vérité. Lynne se met dans le cockpit pour redémarrer le moteur. Deuxième victoire! après 4 tentatives de démarrage, le moteur se relance! Bingo! Il est 5h30 du matin, nous allons encore gagner un peu de vitesse qui s’établit proche des 4,5 noeuds. C’est mieux mais ce n’est pas encore ça, car je trouve que le tout manque de puissance. Nous devrions avancer plus vite. Mais restons positifs, ça commence à prendre une bonne tournure. Et puis avec un vent qui a baissé à 25 noeuds et des vagues qui ont baissé un peu, ont se croirait sur le lac Léman en plein mois de juillet.

Relance du moteur #2

A 7h, nous recevons un appel de Barcelona Radio qui voit notre cap changer. « Inuksuit, Inuksuit, Inuksuit, this is Barcelona Radio, Barcelona Radio, Barcelona Radio, can you clarify your intention? Are you still heading to Palamos? ». Notre moteur vient de s’arrêter une nouvelle fois et le bateau vient de faire un 180°. Nous repartons vers le sud-est… Evidemment j’aurais dû anticiper les choses, la durite plongée directement dans la cuve de gasoil est trop courte et ne va plus pomper assez profond. Me voilà bon pour recommencer ma manipulation, mais cette fois-ci, en démontant le plancher sous la table de cockpit pour pouvoir gagner au moins 50cm de longueur de durite. 50 minutes de nouveau à respirer le gasoil, la tête à l’envers. Sauf que la mer recommence à se creuser avec l’entrée de la tramontane. L’intérieur du bateau ressemble à un bazar sans nom, entre les outils et les durites qui traînent au sol, le plancher du carré au milieu du couloir qui mène aux cabines, les coussins des banquettes entassées dans notre cabine avant. Dans ma veste de quart que je n’ai même pas pris le temps d’enlever, je transpire et je me dis que je vais finir par rejoindre notre équipe de malades, la tête commence à tourner… Lynne me passe de l’eau, je reprends quelques forces grâce au cake aux bananes maison cuisiné avant le départ qui a été notre seule source de nourriture jusqu’ici compte tenu des conditions. Et pour la seconde fois, je redémarre mon moteur. Cette fois-ci, ça devrait le faire jusqu’à Palamos. Enfin, croisons les doigts…

Des bruits bizarres sous le bateau

Le jour se lève, je sors dehors pour reprendre un peu mes esprits. Malgré le froid et le vent, j’ai laissé ma veste de quart à l’intérieur. Je ne porte qu’un sweat-shirt léger et un bonnet. Nous sommes le vendredi 1er janvier, 8h du matin, je n’ai presque pas fermé l’oeil depuis mercredi matin. Je sais tenir dans ces situations, ma concentration reste extrême et j’essaie toujours d’anticiper ce qui peut se passer. Alors que nous continuons à avancer à 4 noeuds vers Palamos, nous commençons à apercevoir la côte. Il nous reste environ 4h de navigation, mais nous ressentons des bruits étranges sous le bateau en fonction des vagues. Ça raille, il y quelque chose d’anormal. Nous naviguons avec la cale moteur grande ouverte, ce qui me permet de contrôler à tous moments la tenue du moteur et le comportement de l’arbre d’hélice. Pas d’anomalies de ce côté là. Pourtant, les bruits sont de plus en plus présents, surtout lorsque les vagues sont plus fortes. Elles creusent encore à près de 2,5m. Lynne et moi craignons que la série de problèmes se poursuive et la piste que nous avons accroché quelque chose se précise. Je jette un oeil sous le bateau à l’arrière, je ne vois rien. Je me dis que le pire serait maintenant de flinguer l’arbre avec un filet accroché, ou de perdre l’hélice. Après tout, nous ne sommes plus à ça près… Bref, on serre les fesses, on évite de trop forcer sur l’accélérateur et on fait route vers Palamos. A 10h30, je laisse Lynne et Gary sur le pont, je vais fermer l’oeil quelques minutes avant notre arrivée. Ça bouge, ça fait du bruit, mais je m’endors pour à peu près 1h. Lynne finit par venir me réveiller pour me dire que nous sommes en approche de l’entrée du port. Nous y sommes presque. Je monte sur le pont, j’affale la grand voile. Alexis remonte sur le pont avec nous, la mer s’est aplatie et les esprits se détendent. Toutefois, Lynne et moi restons concentrés. Tant que nous ne serons pas amarrés au quai, nous ne serons pas arrivés. Surtout que les bruits sous la coque se poursuivent. Je prends la barre pour assurer l’entrée dans le port, un oeil sur le sondeur, l’autre sur la digue rocheuse sur laquelle vient mourir la houle qui forme un peu de ressac. Mais le tout reste manoeuvrable en comparaison de ce que nous venons de vivre.

Nous sommes stoppés net devant le port

Nous sommes à 250m de l’entrée du port et j’aperçois le quai d’accueil sur lequel nous allons nous amarrer. Le sondeur affiche 20m de fond quand tout à coup, le bateau se retrouve stoppé net dans un bruit angoissant. Je demande à Lynne de tout de suite contrôler si nous avons une voie d’eau. Rien, les pompes de cale ne se mettent pas en route. J’enclenche la marche arrière pour voir si l’hélice est toujours là. Nous reculons doucement et je parviens à m’éloigner de la digue rocheuse et à stabiliser le bateau à coup de marche avant - marche arrière. Je demande à Lynne de déclencher un PAN-PAN pour la seconde fois de la traversée, nous avons besoin d’une assistance immédiate pour rentrer dans le port. La SNSM espagnole est juste à côté, elle sera sur zone dans 15 minutes. Il n’y a plus aucun doute, nous trainons quelque chose depuis le milieu de notre traversée, mais je suis incapable de savoir quoi. Ce dont je suis certain, c’est que nous sommes bel et bien accrochés au fond. En attendant l’arrivée du bateau de la SNSM, je décide d’aller préparer l’ancre pour mouiller devant le port et ne pas être à la merci de ce qui nous accroche au fond.

Nous avons perdu l’ancre…

Je m’avance sur la plage avant et là surprise… L’ancre n’est plus là… La chaîne s’est totalement déroulée et elle est tendue à mort devant le bateau. C’est pas possible, elle était sécurisée, bloquée sur son davier… Je réalise que depuis notre premier virement de bord pour éviter le cargo la veille, une déferlante a dû emporter notre ancre sous l’eau avec les 90m de chaîne. Depuis, nous trainons ça sous le bateau, nous rendant non manoeuvrant et presque à l’arrêt dans 40 noeuds de vent. Comment n’ai je pas pu m’en apercevoir. Dans la tempête, avec le bruit du vent, le déferlement des vagues, je n’ai rien entendu. La nuit, même en allant sur la plage avant avec ma frontale, je n’ai pas porté attention à l’ancre. Jamais je n’aurais pu imaginer ça. Et là, comme un dernier sort qui nous ai jeté, elle nous empêche de rentrer au port. Lynne et moi nous nous coordonnons pour essayer de la relever. Elle à la barre, moi avec la télécommande du guindeau à l’avant. Mètre après mètre, en tournant autour, nous gagnons du terrain. Au bout de 10 minutes, l’ancre est en vue, nous sommes décrochés et de nouveau manoeuvrants. Notre bateau retrouve son aisance et sa puissance. Nous remercions la SNSM qui venait d’arriver près de nous de s’être déplacée si vite. Le Capitaine nous suivra jusqu’au quai d’accueil et viendra nous saluer amicalement. Je lui demande ce que nous devons lui payer pour le déplacement. Il me répond rien du tout, c’est le 1er janvier, bonne et heureuse année à vous.

Vérifier l’étendue des dégâts

Il est temps de récupérer de nos émotions. Gary et Alexis repartent sur Paris avec un avion depuis Barcelone. Nous faisons un peu de rangement et profitons d’une bonne et longue douche pour nous dessaler. L’accueil espagnol est très chaleureux malgré les règles sanitaires renforcées à cause du COVID en Catalogne. Nous prenons la décision de rester ici pour les 6 prochains jours pour pouvoir faire l’état des lieux des dégâts. En surface à priori, le bateau n’a pas trop souffert. Il faudra inspecter le dessous de la coque pour nous assurer que tout est en ordre. Forcément, nous allons avoir des frais imprévus, au moins pour le génois et quelques reprises de gelcoat sur l’avant de la coque. Nous espérons que ce ne sera pas trop important pour nous permettre de repartir rapidement. Mais une chose est sûre, l’aventure est bien lancée!

Je tiens à saluer le calme et la sérénité de l’équipage pendant tout cet épisode. Il n’y a eu aucune panique, les problèmes ont été gérés les uns après les autres. Nous avons débriefé tout ça et les enfants n’ont pas l’air traumatisés plus que ça. Leur envie de naviguer et de voyager reste intacte. Lynne et moi avons pris de l’expérience. Nous savons que nous pouvons faire face à ce type de situation. Nous aurions préféré arriver à Alcudia sans dommages. Mais la voile en Méditerranée et en hiver, ce n’est pas une partie de plaisir.

Au moment où nous commencions à refaire route au moteur vers 5h30 du matin, nous avions capté un appel de détresse d’un bateau au large du Barcarès. Nous avions suivi les opérations de sauvetage par le CROSS Med. Ils s’en sont moins bien sortis que nous dans des creux de 3m à 15 milles au large, avec un génois déchiré. Il ont été pris en remorque par la SNSM, elle-même surprise de la violence de la météo qui n’était pas du tout annoncée.

L’heure du départ

Noël 2020 se referme derrière nous, Lisa et Emma qui nous avaient rejoints pour quelques jours en famille sont reparties hier et l’heure du départ est désormais arrivée. Toujours difficile de voir les filles repartir, surtout après un court séjour de 5 jours à peine. Il a été bien rempli comme toujours. Mais maintenant, notre esprit est focalisé sur le 30 décembre 9h00. Ce sera le jour de notre départ,  direction les Baléares, l’île de Majorque et le port d’Alcudia.

Depuis le temps que nous attendions ce moment de larguer les amarres, nous devrions nous sentir comblés et privilégiés de pouvoir nous offrir cette parenthèse indéterminée de liberté. Et pourtant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, ce sont beaucoup d’émotions qui nous traversent l’esprit mais aussi beaucoup de doutes.


Beaucoup d’émotions qui se bousculent…

Des émotions d’abord de quitter notre ponton, un an presque jour pour jour après nous y être amarrés pour la première fois. Nous y avons fait de belles rencontres, avons noué de belles complicités avec nos amis. Il est certain que nos apéros improvisés vont nous manquer, l’entraide mais aussi les provocations amicales à force de me voir trafiquer mon moteur hors-bord, réparer un énième problème… Le monde de la mer et de la voile est réellement un univers où nous partageons tous des valeurs similaires de simplicité, de solidarité et d’humilité.

Emotions aussi de nous éloigner d’amis que nous côtoyons depuis 10 ans. Les enfants ont grandi ensemble avec le plaisir immense de se retrouver tous les étés pour faire les fous sur la plage et passer de longues soirées. Et que dire de Claire et Julie qui font pleinement partie de notre famille tellement nous avons passé du temps tous ensemble et partagé les bons moments comme les galères… Vraiment, vous allez tous beaucoup nous manquer. Ça nous rappelle notre déménagement de Bègles dans des circonstances particulières où nous avions dû aussi partir pour nous installer sur le bateau sans avoir eu le temps de dire au revoir à tout le monde.

A l'heure du départ

Des doutes et des incertitudes…

A l’heure du départ, les émotions laissent aussi place aux doutes. Nous partons dans des circonstances sanitaires complexes. Nous ne savons pas ce que les prochaines semaines nous réservent. Nous avons fait le choix de Majorque en sachant que pour le moment, il est impossible d’accoster en Espagne ailleurs qu’aux Baléares et aux Canaries. Et cela peut changer à tout moment avec des mesures renforcées, alors en plus des fichiers météo nous passons pas mal de temps à scruter les conseils aux voyageurs... Malgré toutes les précautions et les informations que nous avons prises, nous avons toujours des doutes sur l’accueil qui nous sera réservé, bien que nous restons positifs.

Et à plus long terme, nous n’avons aucune visibilité sur la possibilité de réaliser notre tour de Méditerranée pour débuter notre aventure. Nous nous ajusterons au fur et à mesure.

Nous avons plein de questions en tête… Saurons-nous être à la hauteur des surprises que nous réservent les éléments, saurons-nous faire face aux différentes galères qui vont jalonner notre parcours, est-ce que tout le monde va savoir s’adapter à cette vie en mer? Ces dernières semaines, j’ai dû régler pas mal de soucis sur notre moteur. Il tourne parfaitement maintenant, mais je n’arrive pas à me rassurer totalement sur ma capacité à avoir trouvé la solution à tout. Les travaux étaient conséquents. Nous avons vidangé toute la cuve de gasoil après avoir fait l’erreur d’avoir versé environ 140 litres d’eau dans la cuve.

Nous avons aussi changé les silentblocs en désaccouplant l’arbre d’hélice. Même si un mécano devrait venir contrôler notre travail, seules plusieurs heures de navigation au moteur sans dommages pourront finir de me rassurer. Enfin, le démarreur électronique ne tenait plus que sur une vis ce qui nous a valu de belles frayeurs pas plus tard que la semaine dernière avec une panne moteur à l’entrée du port et une entrée/sortie à la voile sans vent à la merci des cailloux de la digue…

L'heure du départ
L'heure du départ

Mais aussi plein d’espoir et de soif de découverte !

Malgré tout ça, nous sommes impatients de nous jeter dans ce nouveau chapitre de notre vie, faire découvrir le monde autrement aux enfants et vivre cette aventure à fond. Les dernières volontés de Lynne avant l’heure du départ ont été exaucées grâce à notre séjour à Foix: voir la neige! Le timing ne pouvait pas être plus coordonné! Certes, l’hiver n’est peut-être pas la meilleure saison pour démarrer un voyage en voilier, mais les beaux jours reviendront vite. Notre parcours pour les 9 prochains mois devrait nous amener en Sardaigne, Sicile, à Malte, en Grèce, avant de revenir par l’Italie et la Corse. 

Nous espérons que certains d’entre vous pourrons nous rejoindre pour partager un petit bout de chemin avec nous. Et si en plus vous avez des compétences en mécanique, en électronique, en électricité, que vous êtes vidéaste amateur, photographe, blogueur… alors votre cabine vous attend!