Le concept de résilience en voilier

S’il y a un concept que tout marin au long cours connaît, c’est bien celui de la résilience en bateau! Chacun a pour habitude de dire qu’à bord d’un bateau, on rencontre un problème par jour. C’est peut-être un peu exagéré, mais parfois, on se rapproche pas loin de la vérité. Je préfère dire qu’un bateau requiert en moyenne 2 heures de travail par jour.

Ces trois derniers mois, c’est la rigueur que j’ai essayé de me donner. Je me suis attelé à réparer pas mal de choses plus ou moins importantes avec évidemment son lot de surprises qui fait que plus on coche de cases sur notre check-list, plus cette dernière s’allonge!! . Mais la récompense de tous ces efforts, c’est de pouvoir repartir naviguer dans de bonnes conditions, en sécurité.

Pour autant, cet environnement marin ne nous fait pas de cadeaux. Les défis de la vie à bord au quotidien nous poussent aussi dans nos retranchements comme nous avions pu le présenter dans un article précédent. Et cette capacité de résilience qui nous caractérise, a été une nouvelle fois mise à l’épreuve ces derniers jours. Voici un résumé de ma dernière aventure en bateau. 

Une remontée vers la Guadeloupe

J’ai quitté la Martinique mi-octobre pour remonter vers la Dominique puis la Guadeloupe où je me trouve en ce moment. Après avoir passé quelques jours à Pointe-à-Pitre, j’ai découvert Marie-Galante et Les Saintes, j’ai ensuite pris la direction de la côte sous le vent pour me mettre à l’abri d’un front de hautes pressions assez marqué avec du vent bien soutenu.

Ce lundi 11 décembre, j’ai jeté mon ancre à Malendure, en face de la réserve Cousteau. Par hasard, j’y retrouve au mouillage deux bateaux copains: Alcyone et Sailing à Contre-Courant, une autre famille franco-canadienne. L’endroit est idéal pour me faire quelques belles plongées et attendre Lisa et Emma qui viendront me rejoindre pour les fêtes de fin d’année. C’est aussi l’occasion de faire un peu de logistique ménagère, entre courses et lessives. Par contre, le gros inconvénient de cet endroit est que les bateaux ne cessent de tourner dans tous les sens. J’ai gardé suffisamment de distance pour éviter sans risque les autres et j’ai une longueur de chaîne équivalente à 5 fois la hauteur d’eau. Alors malgré les 360 effectués toute la journée et toute la nuit, je ne suis aucunement inquiet pour mon bateau.

Une météo rapidement changeante

Mardi 12 décembre 11h, les conditions météo sont bonnes, les bateaux de tourisme font la navette entre Malendure et la réserve Cousteau. Certains vacanciers rejoignent l’îlet Pigeon situé dans la réserve en kayak. J’en profite donc pour aller à terre faire mes lessives et me renseigner pour une location de voiture. J’anticipe le coup de vent qui doit rentrer entre le mercredi et le jeudi. Je décide de manger vite fait à terre avant de revenir au bateau, j’essaie de passer des appels téléphoniques mais je n’ai aucun réseau. Je ne peux joindre personne et inversement. Quelques grains passent avec quelques rafales de vent mais rien d’alarmant. Mais ça ne va pas durer... en l’espace de quelques minutes, les conditions changent, les grains s’intensifient et les rafales avec. Il est temps de retourner au bateau. En remontant dans mon annexe, je suis loin d’imaginer ce que je vais découvrir.

Je ne vois plus mon bateau!...

A peine sorti du petit chenal à annexes pour revenir vers le mouillage, je cherche Inuksuit. Je ne le vois pas, il a disparu... le vent est soutenu et je comprends tout de suite que l’ancre a décrochée, le bateau est parti au large. Horreur! Ma maison, mon compagnon de voyage depuis 4 ans s’est fait la belle et n’a pas résisté à l'effet de foehn qui descend des sommets de Basse-Terre... j’aperçois mes amis sur Alcyone qui me font signe. Inuksuit est à environ 1 mille nautique du mouillage où les rafales atteignent 50 noeuds, je ne peux pas me rendre jusque là-bas avec mon annexe, le moteur n’est pas assez puissant, la mer est blanche. Je file voir mon autre bateau copain sur lequel Patricia m’indique que 3 capitaines dont Emmanuel son mari et Airald d’Alcyone ont réussi à rejoindre Inuksuit et sont en train de le stabiliser. Premier coup de chance... J’emprunte leur annexe et je rejoins mon bateau, très agacé de ce qui vient de se passer.

Les amis ont pu allumer le moteur et sécuriser le voilier sur une improbable bouée du parc marin qui trainait là. Deuxième coup de chance... Une fois à bord, on fait le point de la situation. Le vent souffle en moyenne à 40 noeuds, le bateau est sécurisé mais en dérapant, l’ancre s'est prise dans un casier et il est impossible de la remonter au guindeau. Nous sommes sur 40m de fond... La priorité est de savoir comment le casier bloque la remontée de la chaîne et à quelle profondeur il se trouve pour pouvoir le libérer et rejoindre le mouillage au moteur. Mais pas question d’avancer avant d’avoir élucidé ce point au risque de faire des dégâts sous le bateau. J’ai un bloc de plongée à bord mais je ne suis pas assez qualifié pour descendre en bouteille à 40m. Je décide d’aller voir en apnée. Je peux descendre jusqu’à 20-25m, avec un peu de chance, j’apercevrai quelque chose...

Conditions difficiles pour plonger

J’avoue ne pas faire le malin en me mettant à l’eau avec plus de 40 noeuds de vent et un peu de courant. Difficile de me détendre pour descendre et faire une bonne apnée... en m’accrochant le long de la chaîne, j’arrive malgré tout à environ 15-17m. Mais je ne vois rien, la chaîne est tendue à bloc sur bâbord sans que je puisse descendre plus bas. Notre seule option est de réussir à remonter l’ancre, mais sans guindeau, la partie n’est pas gagnée sachant qu’il y a environ 50 mètres de chaîne.

Une solution de fortune pour remonter l'ancre

L’après-midi va être long... d’autant plus que mon bateau n’est pas le seul à avoir décroché. Un voilier Suisse RM 13.50 dont la fille de la famille vient de brillamment terminer la mini-transat 6,50m sur un bateau loué à Samantha Davis, est aussi parti au large et toute la famille est en excursion, injoignable. Il devra son salut à un filet dans lequel l'ancre a fini par s'accrocher, l'empêchant de dériver très loin au large. Un filet de pêche dans une réserve naturelle a une fâcheuse tendance à nous mettre en colère, mais pas cette fois... Airald et Emmanuel prennent une annexe et vont voir s’ils parviennent à le récupérer. Pendant ce temps, je trouve la solution pour remonter l’ancre. Je frappe l’extrémité d’un long bout sur la chaîne et je reprends l’autre extrémité sur un winch au pied du mât. Cela va démultiplier la force et va permettre de remonter le poids du mouillage et du casier. Dans le même temps, j’utilise un palan pour sécuriser la chaîne en plus du barbotin afin qu’elle ne se dévide pas le temps de libérer et de replacer le bout à chaque mètre gagné.

L’opération se répète probablement une centaine de fois. Et finalement, notre résilience paye... Après un peu moins de 2 heures de lutte, la bouée du casier remonte à la surface et se détache, puis 10m plus loin, l’ancre apparaît et nous parvenons à la remettre à poste. Ouf! Je replonge pour m’assurer que le casier n’est pas resté bloqué dans la quille, dans l’arbre d’hélice ou le safran en se détachant. Tout est clair, on peut rejoindre le mouillage de nouveau. Le vent souffle toujours à 40 noeuds mais va en diminuant en se rapprochant de la terre. Finalement, je re-mouille sur 7m de fond et l’ancre croche tout de suite. Je relâcherai de nouveau 40m de chaîne.

Les leçons que j'en tire

Quelles leçons tirer de cette mésaventure qui heureusement se termine bien. 

  1. Depuis 3 ans que nous naviguons au long-cours, j’ai toujours pris l’habitude de plonger pour contrôler l’ancre dès que nous arrivons au mouillage. Cela permet de vérifier qu’elle est bien plantée mais aussi, de vérifier la nature des fonds et les éventuels obstacles autour. En arrivant à Malendure, je ne l’ai pas fait... il n’y a pas forcément de lien de cause à effet avec le décrochage, mais après coup, je m’en suis voulu de ne pas l’avoir fait.
  2. Un mouillage dans lequel les bateaux tournent à 360 doit appeler à être extrêmement vigilant quant à la tenue de l’ancre qui peut pivoter et perdre son accroche. C’est certainement ce qui s’est passé ici, l’ancre ayant tournée, n’a pas tenue sous les premières grosses rafales à 40 puis 50 noeuds. 
  3. Toujours se méfier des effets de site au mouillage. J’avais bien anticipé des accélérations du vent avec les montagnes toutes proches, mais pas pour cette journée là où le vent devait être de 20 noeuds en rafales.
  4. Ne pas hésiter à laisser un numéro de téléphone bien en vue lorsque l'on quitte son bateau pour pouvoir être joint en cas de problème. De la même façon, laisser l'option de pouvoir démarrer le moteur en urgence. Le voilier RM n'avait rien de tout cela et ça aurait pu lui coûter très cher.
  5. L’observation, la solidarité et la réactivité des bateaux copains (mais pas que) ont été cruciales pour rattraper le bateau. Je les remercie très sincèrement d’avoir tout fait pour aller le sécuriser en attendant que j’arrive. L’entraide entre marins n’est plus à démontrer, c’est ce qui fait aussi la beauté de ce mode de vie et de ce milieu.
Des conditions météo inhabituelles

Si ce front était annoncé, il était censé rentrer que 36h plus tard. Plusieurs plaisanciers ont été surpris par ce brutal changement de météo. Nous avons entendu des Mayday à quelques reprises dans l’après-midi. Les touristes partis en kayak pour rejoindre l’îlet Pigeon donnant vers le large ont dû se faire une sacrée frayeur. Des bateaux de sécurité sont allés les récupérer pour les ramener à terre. Aucune alerte météo n’avait été prononcée pour la Guadeloupe. Seule la Martinique était en vigilance vagues-submersion et les îles du nord (Saint-Martin et Saint-Barth) étaient placées en vigilance vents violents.

A l’heure où je rédige ce texte, les rafales restent violentes et peuvent dépasser les 35 noeuds au mouillage, tout proche de la côte. Je devrais encore en avoir pour 24h avant que la situation ne revienne à la normale.

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