Première traversée, première tempête… L’aventure est lancée

Si certains ont dû passer le réveillon du nouvel an au calme à cause du couvre-feu, l’entrée en 2021 a été toute autre pour nous avec une première tempête pour notre première traversée. 24h de baston dans une Méditerranée déchaînée qui ne nous a pas permis de rejoindre notre objectif, Alcudia, au nord-est de Majorque.

Un départ dans le calme

Tout avait pourtant bien commencé, conforme à notre plan de route même si nous savions que la fenêtre météo que nous avions choisie était mince. Comme prévu, nous quittons Canet dans la nuit du 30 au 31 décembre à 00h30 avec un vent quasi nul nous obligeant à faire route au moteur. Nous savions que ça devait être de courte durée puisque une fois passé le Cap Béar et avant d’atteindre le Cap Creus en Espagne que nous atteignions aux environs de 5h du matin, le vent devait rentrer un peu plus nous permettant de faire de la voile. Deux heures plus tard à 7h, nous faisons route plein sud au 180°. Le jour se lève avec une vue splendide sur toute la chaîne des Pyrénées enneigées. Il y a 16 noeuds de vent, ça monte progressivement et nous prenons 1 ris dans la grand-voile en gardant le génois en grand pour pouvoir prendre un petit déjeuner tranquille. Nous sommes au près et avançons à une moyenne de 7 noeuds.

Des fichiers météo toujours rassurants

Nous savons que le vent doit monter en fin de matinée pour se stabiliser aux environs de 21 noeuds avec des rafales à 30 noeuds et une mer de 1,70m. Autant dire, des conditions tout à fait maniables pour notre bateau, même en naviguant au près. Nous reprenons la météo qui reste rassurante et je prends l’option de la route directe vers Alcudia en descendant plein sud plutôt qu’en ralongeant le long de la côte pour ensuite plonger plus au sud-est. Je n’ai pas envie que nous nous fassions rattraper par un coup de tramontane violent au nord de Majorque. La route directe nous permet d’assurer avec une arrivée au petit matin du 1er janvier à Alcudia et une huitaine d’heures d’avance sur la tramontane.

Très vite le vent monte

A 9h30 après 53 milles parcourus, la mer commence à être un peu plus agitée avec une houle de sud-ouest. Je ne suis pas inquiet puisque c’est bien conforme aux fichiers météo. La navigation reste donc confortable. Les enfants terminent leur nuit, Lynne est sur le pont et nos deux invités à bord (2 journalistes Alexis et Gary travaillant pour le Magazine Zone Interdite) sont ravis de partager cette première traversée avec nous pour raconter notre aventure. Mais progressivement, la mer se forme un peu plus et le vent rentre plus franchement toujours au sud-ouest.

24h de baston

A midi, il y a 28 noeuds établis et une mer forte. Nous sommes sous pilote automatique, grand voile arisée et trinquette devant, et les premières sensations de mal de mer se font sentir… Alors qu’Océane est sur le pont avec Gary et moi, Alexis, Mathieu et Lynne commencent à être mal en point. Nous ne reverrons d’ailleurs plus Alexis du voyage, allongé dans sa cabine, le teint pâle comme jamais et réussissant à trouver à peine la force de se lever pour aller vomir le peu qu’il a dans l’estomac. Le cachet anti mal de mer que je lui tends ne fera que 3 minutes… Je suis tellement désolé pour lui… Dans la cabine d’en face, c’est Mathieu qui vomit à son tour, mais en réussissant à garder le sourire quand on va le voir, c’est déjà ça. Lynne s’allonge à ses côtés et essaye de se reposer et contrôler son mal de mer. Dehors, c’est parti pour 24h de baston. A 14h, nous naviguons avec 2 ris et trinquette, il y a 35 noeuds établis et des vagues de 3m qui commencent à déferler. Océane a rejoint sa cabine, je reste sur le pont avec Gary.

Route de collision avec un cargo

Les fichiers météo annonçaient que le vent devait tomber vers 19h00 pour passer une seconde nuit au calme. J’ose encore espérer que ce sera le cas lorsque je vois sur l’AIS un cargo de 120m faisant route de collision avec nous. Je l’observe en espérant qu’il va changer légèrement sa trajectoire. Le vent souffle à plus de 40 noeuds en rafales et les vagues atteignent maintenant facilement 4m et déferlent à l’avant du bateau. J’attends le plus longtemps possible pour voir la réaction du cargo avant de prendre la décision d’envoyer un virement de bord dans cette mer déchaînée où les vagues se succèdent toutes les 6 secondes. J’anticipe les 3 ou 4 trains de vagues suivants et j’envoie le virement dans un creux. Ouf, c’est passé, mais saleté de cargo quand même.

Le bateau ne relance pas

Nous laissons le cargo passer avant de pouvoir ré-engager un deuxième virement et reprendre notre route. Deuxième montée d’adrénaline lorsque l’on envoie le virement entre deux vagues. Ca passe mais bizarrement, le bateau a du mal à reprendre son cap et sa vitesse. Je suis plutôt intrigué, surtout dans 40 noeuds, normalement, nous devrions repartir rapidement, même si les vagues continuent à déferler sur l’avant. Du coup, nous sommes un peu plus à la merci des déferlantes… Après quelques minutes où le bateau a du mal à reprendre sa trajectoire, je me dis qu’il serait pas mal de se faire appuyer par le moteur pour mieux passer les vagues et compenser l’absence de vitesse. Derrière, je ne vois rien, ni casier de pêcheur, ni filet de pêche que nous aurions pu attraper au passage et qui nous ralentiraient. J’enclenche le moteur et au bout de quelques minutes, il s’étouffe sans vouloir redémarrer… mince, il ne manquait plus que ça.

Une longue liste de petits problèmes…

Pour compenser l’absence de puissance du bateau, je décide de rouler la trinquette et de renvoyer un peu de génois qui pourrait être un peu plus propulsif devant. Je laisse le pilote barrer et juste avant la tombée de la nuit, je vais faire le point à la table à carte. Il est 17h30 quand Océane, qui malgré le fait d’être dans une cabine, garde un sacré sens de l’observation. Elle nous appelle pour nous prévenir une première fois que de l’eau rentre par certains panneaux de pont, mais aussi pour nous informer que le génois s’est déchiré. Elle le voit bien à travers son hublot. Mauvaise nouvelle, j’avais pourtant fait le maximum pour le préserver. Mais on verra plus tard, je le roule et je renvoie la trinquette. Mais le bateau n’avance toujours pas, seulement à 2 noeuds. Je ne comprends vraiment pas pourquoi, à moins que nous ayons accroché quelque chose. Je descends donc à la table à carte et commence à dresser sur le livre de bord la liste des petits problèmes:

  • Le moteur ne démarre plus
  • Le groupe électrogène ne démarre plus non plus
  • Le niveau d’énergie des batteries du bord baisse aussi sans pour le moment avoir une solution pour les recharger
  • Les panneaux de pont prennent l’eau sous les déferlantes
  • De l’eau de mer s’infiltre au niveau de la table à carte, ma carte de navigation et le livre de bord sont mouillés…
  • Le génois est déchiré à mi-hauteur
  • Les tiroirs de la cuisine s’ouvrent régulièrement et dangereusement lorsque les vagues viennent violemment frapper la coque
  • Nous faisons de moins en moins de cap, en dérivant un peu plus au sud-est, sans possibilité de remonter correctement au vent
  • Je commence à me demander si le mât va tenir car je vois les étais de génois et trinquette battre fortement devant. Il ne manquerait plus que l’on démâte et la coupe serait pleine…

Entre angoisse et fascination

Bien, il ne sert à rien de paniquer, je décide de prendre les problèmes les uns après les autres. Tout le monde est calme malgré les éléments déchaînés. La première chose est de réussir à relancer le bateau. Sur une vague, le bateau se met à la cape et s’arrête. Les écoutes de trinquette battent fortement et s’emmêlent l’une avec l’autre. Je demande à Gary toujours avec moi sur le pont d’aller jeter un oeil rapidement. Il ne constate que des noeuds. Je bloque alors la barre et je vais sur la plage avant avec ma frontale, accroupi, attaché à la ligne de vie, au plus près des déferlantes. Je m’assoie sur l’annexe et je commence à défaire les noeuds tout en prenant des paquets de mer sur la tête. Les vagues atteignent plus de 4m de hauteur, peut-être 5m, et s’enchaînent à grande vitesse. Je les vois arriver entre le pied du mât et la hauteur de la première barre de flèche. C’est d’ailleurs assez fascinant de voir la blancheur de l’écume venir se fracasser sur la coque, et de voir la transparence de l’eau éclairée par la lune et les feux de route avec 2.000m d’eau sous les pieds. Mais ce qui est rassurant, c’est que le bateau passe bien, il tient bon et absorbe bien le mouvement des vagues. Au bout peut-être de 5min, peut-être 10, je parviens à remettre de l’ordre dans les écoutes et je repars à l’arrière. Je remets le bateau sur un cap et prend la barre. Nous avançons à 2 noeuds mais au moins, je contrôle le bateau et le passage des vagues. Gary me demande s’il peut aller se reposer et Lynne, malade mais courageuse, vient le relayer tout en restant à l’intérieur, à l’entrée de la descente.

Rejoindre la côte

A 21h ce 31 décembre, notre position est 41°18’N - 003°28’E. En concertation avec Lynne, nous prenons la décision de faire demi-tour et de se rapprocher de la côte. L’objectif est de mettre l’équipage et le bateau en sécurité. On ne peut pas continuer à dériver comme ça vers le sud-est sachant que le lendemain dans l’après-midi, il y a un coup de tramontane violent qui va balayer la zone, annoncé par la météo celui-là. Nous devons nous échapper le plus vite possible, et sans moteur qui fonctionne et à 2 noeuds de moyenne, ce n’est pas gagné d’avance. Après un point à la carte, le plus proche est Palamos, situé à 35 milles dans le cap 335°, le plus facile à suivre avec un vent de sud-ouest et la direction des vagues. La question est de savoir comment faire changer le bateau de cap. J’essaie d’engager un premier virement de bord dans les creux, rien ne passe. Le bateau se stabilise face au vent avant de reprendre son cap vers le sud-est. La seule solution qui me reste mais aussi la plus délicate, c’est de tenter un empannage. J’en connais les dangers surtout dans cette mer très forte. Il va falloir aller vite et être précis. Je demande à Lynne de venir prendre la barre. Je décide de rouler la trinquette avant de faire la manoeuvre de façon à n’avoir que la grand voile à gérer. Puis nous envoyons la manoeuvre en choisissant la meilleure vague. J’ouvre progressivement la voile pour nous faire appuyer par le vent, mais rien ne se passe. Le bateau ne change pas de cap… Nous sommes non manoeuvrant et je ne comprends pas pourquoi… Je décide alors d’essayer de mettre le bateau à la cape, mais là encore, c’est assez laborieux. J’y parviens après de longues minutes d’efforts, en profitant d’une vague. Immédiatement, j’envoie la trinquette de l’autre côté, je m’écarte du vent pour prendre le peu de vitesse que je peux et je me stabilise sur le cap 335°. C’est passé, premier petit succès, le bateau est appuyé!… Maintenant, il s’agit de parcourir les 35 milles le plus rapidement possible. Mais à 2 noeuds de moyenne, il va nous falloir au moins 17 heures et c’est la certitude de nous retrouver dans le coup de tramontane.

Informer les services de secours en mer

Je reprends la barre, nous sommes loin des côtes, nous n’avons pas de réseau téléphonique, une portée vocale de VHF qui doit être insuffisante, mais nous décidons d’informer les services de secours en mer de notre situation. Au moins, ils seront en alerte si jamais la situation venait à se corser encore un peu plus. Il est minuit, nous lançons un PAN-PAN vocal et en numérique une première fois (merci à nos cours de CRR). Pas de réponse. Une deuxième fois, est c’est finalement le CROSS Lagarde situé à Toulon qui nous répond et nous met en relation avec les services de sauvetage en mer de Barcelone. Moment assez surréaliste, alors que nous sommes en pleine tempête, la personne de quart nous souhaite une bonne année! Ça a le mérite de nous donner le sourire. Pour nous, la mousse du champagne est remplacée par la mousse de l’écume et des crêtes des vagues. Maintenant que les secours nous suivent sur l’AIS, nous pouvons être un peu plus rassurés, même si la route est longue et qu’un sauvetage de leur part prendrait plusieurs heures s’il devait se produire. Je continue à barrer, à essuyer les déferlantes mais au moins, on avance et le bateau se comporte toujours bien. Pour essayer d’être un peu plus propulsif, je roule la trinquette et je renvoie du génois à la limite de la déchirure de la voile. Ca nous permet de gagner 1 petit noeud de vitesse. Il n’y a jamais de petite victoire… A 3h du matin et depuis que nous avons fait demi-tour à 21h, nous avons parcouru à peine 12 milles nautiques. La mer se calme un tout petit peu, le vent baisse légèrement en s’établissant à 30-32 noeuds, c’est le moment d’engager mon deuxième défi de la nuit…

De la mécanique en pleine montagnes russes

Si nous voulons regagner la côte au plus vite, je dois relancer le moteur. Je commence à le connaître ce satané Perkins, depuis le temps que je mets mon nez dedans. Mais pour quelqu’un qui n’y connait pas grand chose en mécanique, ça reste un défi, surtout dans la tempête. Et je dois dire que plonger la tête à l’envers dans la cale moteur dans les creux, ça retourne un peu l’estomac… Heureusement « Brad » notre pilote automatique barre comme un chef et je ne suis pas sujet au mal de mer. Méthodiquement, je me mets donc au travail. Je commence par purger mon décanteur et à contrôler le filtre. Le bas du décanteur laisse apparaître quelques impuretés qui n’étaient pas là jusque-là. Je remets tout en place, je referme et je purge la pompe à injection. Là, problème. Le décanteur ne se remplit plus, il y a donc un problème sur l’arrivée de gasoil en sortie de cuve. Elle doit être bouchée. Je démonte toutes les durites, je vérifie que la poire d’amorçage n’est pas encrassée et tout va bien de ce côté là. Je court-circuite le circuit classique, je coupe deux morceaux de durite neuve et j’attrape un bidon de 5l de gasoil que j’avais laissé dans un coffre pour tester mon montage et le fait que ma pompe artisanale fonctionne. C’est le cas. J’ai donc mon plan pour relancer le moteur. J’ouvre ma jauge de gasoil sur le dessus de la cuve et je plonge ma durite d’absorption directement dedans, l’autre côté de la poire d’amorçage étant reliée au décanteur et au circuit d’alimentation du moteur. Je commence à purger ma pompe à injection pour chasser l’air, le gasoil sort parfaitement. Je ferme la vanne de prise d’eau de mer et là, c’est l’heure de vérité. Lynne se met dans le cockpit pour redémarrer le moteur. Deuxième victoire! après 4 tentatives de démarrage, le moteur se relance! Bingo! Il est 5h30 du matin, nous allons encore gagner un peu de vitesse qui s’établit proche des 4,5 noeuds. C’est mieux mais ce n’est pas encore ça, car je trouve que le tout manque de puissance. Nous devrions avancer plus vite. Mais restons positifs, ça commence à prendre une bonne tournure. Et puis avec un vent qui a baissé à 25 noeuds et des vagues qui ont baissé un peu, ont se croirait sur le lac Léman en plein mois de juillet.

Relance du moteur #2

A 7h, nous recevons un appel de Barcelona Radio qui voit notre cap changer. « Inuksuit, Inuksuit, Inuksuit, this is Barcelona Radio, Barcelona Radio, Barcelona Radio, can you clarify your intention? Are you still heading to Palamos? ». Notre moteur vient de s’arrêter une nouvelle fois et le bateau vient de faire un 180°. Nous repartons vers le sud-est… Evidemment j’aurais dû anticiper les choses, la durite plongée directement dans la cuve de gasoil est trop courte et ne va plus pomper assez profond. Me voilà bon pour recommencer ma manipulation, mais cette fois-ci, en démontant le plancher sous la table de cockpit pour pouvoir gagner au moins 50cm de longueur de durite. 50 minutes de nouveau à respirer le gasoil, la tête à l’envers. Sauf que la mer recommence à se creuser avec l’entrée de la tramontane. L’intérieur du bateau ressemble à un bazar sans nom, entre les outils et les durites qui traînent au sol, le plancher du carré au milieu du couloir qui mène aux cabines, les coussins des banquettes entassées dans notre cabine avant. Dans ma veste de quart que je n’ai même pas pris le temps d’enlever, je transpire et je me dis que je vais finir par rejoindre notre équipe de malades, la tête commence à tourner… Lynne me passe de l’eau, je reprends quelques forces grâce au cake aux bananes maison cuisiné avant le départ qui a été notre seule source de nourriture jusqu’ici compte tenu des conditions. Et pour la seconde fois, je redémarre mon moteur. Cette fois-ci, ça devrait le faire jusqu’à Palamos. Enfin, croisons les doigts…

Des bruits bizarres sous le bateau

Le jour se lève, je sors dehors pour reprendre un peu mes esprits. Malgré le froid et le vent, j’ai laissé ma veste de quart à l’intérieur. Je ne porte qu’un sweat-shirt léger et un bonnet. Nous sommes le vendredi 1er janvier, 8h du matin, je n’ai presque pas fermé l’oeil depuis mercredi matin. Je sais tenir dans ces situations, ma concentration reste extrême et j’essaie toujours d’anticiper ce qui peut se passer. Alors que nous continuons à avancer à 4 noeuds vers Palamos, nous commençons à apercevoir la côte. Il nous reste environ 4h de navigation, mais nous ressentons des bruits étranges sous le bateau en fonction des vagues. Ça raille, il y quelque chose d’anormal. Nous naviguons avec la cale moteur grande ouverte, ce qui me permet de contrôler à tous moments la tenue du moteur et le comportement de l’arbre d’hélice. Pas d’anomalies de ce côté là. Pourtant, les bruits sont de plus en plus présents, surtout lorsque les vagues sont plus fortes. Elles creusent encore à près de 2,5m. Lynne et moi craignons que la série de problèmes se poursuive et la piste que nous avons accroché quelque chose se précise. Je jette un oeil sous le bateau à l’arrière, je ne vois rien. Je me dis que le pire serait maintenant de flinguer l’arbre avec un filet accroché, ou de perdre l’hélice. Après tout, nous ne sommes plus à ça près… Bref, on serre les fesses, on évite de trop forcer sur l’accélérateur et on fait route vers Palamos. A 10h30, je laisse Lynne et Gary sur le pont, je vais fermer l’oeil quelques minutes avant notre arrivée. Ça bouge, ça fait du bruit, mais je m’endors pour à peu près 1h. Lynne finit par venir me réveiller pour me dire que nous sommes en approche de l’entrée du port. Nous y sommes presque. Je monte sur le pont, j’affale la grand voile. Alexis remonte sur le pont avec nous, la mer s’est aplatie et les esprits se détendent. Toutefois, Lynne et moi restons concentrés. Tant que nous ne serons pas amarrés au quai, nous ne serons pas arrivés. Surtout que les bruits sous la coque se poursuivent. Je prends la barre pour assurer l’entrée dans le port, un oeil sur le sondeur, l’autre sur la digue rocheuse sur laquelle vient mourir la houle qui forme un peu de ressac. Mais le tout reste manoeuvrable en comparaison de ce que nous venons de vivre.

Nous sommes stoppés net devant le port

Nous sommes à 250m de l’entrée du port et j’aperçois le quai d’accueil sur lequel nous allons nous amarrer. Le sondeur affiche 20m de fond quand tout à coup, le bateau se retrouve stoppé net dans un bruit angoissant. Je demande à Lynne de tout de suite contrôler si nous avons une voie d’eau. Rien, les pompes de cale ne se mettent pas en route. J’enclenche la marche arrière pour voir si l’hélice est toujours là. Nous reculons doucement et je parviens à m’éloigner de la digue rocheuse et à stabiliser le bateau à coup de marche avant - marche arrière. Je demande à Lynne de déclencher un PAN-PAN pour la seconde fois de la traversée, nous avons besoin d’une assistance immédiate pour rentrer dans le port. La SNSM espagnole est juste à côté, elle sera sur zone dans 15 minutes. Il n’y a plus aucun doute, nous trainons quelque chose depuis le milieu de notre traversée, mais je suis incapable de savoir quoi. Ce dont je suis certain, c’est que nous sommes bel et bien accrochés au fond. En attendant l’arrivée du bateau de la SNSM, je décide d’aller préparer l’ancre pour mouiller devant le port et ne pas être à la merci de ce qui nous accroche au fond.

Nous avons perdu l’ancre…

Je m’avance sur la plage avant et là surprise… L’ancre n’est plus là… La chaîne s’est totalement déroulée et elle est tendue à mort devant le bateau. C’est pas possible, elle était sécurisée, bloquée sur son davier… Je réalise que depuis notre premier virement de bord pour éviter le cargo la veille, une déferlante a dû emporter notre ancre sous l’eau avec les 90m de chaîne. Depuis, nous trainons ça sous le bateau, nous rendant non manoeuvrant et presque à l’arrêt dans 40 noeuds de vent. Comment n’ai je pas pu m’en apercevoir. Dans la tempête, avec le bruit du vent, le déferlement des vagues, je n’ai rien entendu. La nuit, même en allant sur la plage avant avec ma frontale, je n’ai pas porté attention à l’ancre. Jamais je n’aurais pu imaginer ça. Et là, comme un dernier sort qui nous ai jeté, elle nous empêche de rentrer au port. Lynne et moi nous nous coordonnons pour essayer de la relever. Elle à la barre, moi avec la télécommande du guindeau à l’avant. Mètre après mètre, en tournant autour, nous gagnons du terrain. Au bout de 10 minutes, l’ancre est en vue, nous sommes décrochés et de nouveau manoeuvrants. Notre bateau retrouve son aisance et sa puissance. Nous remercions la SNSM qui venait d’arriver près de nous de s’être déplacée si vite. Le Capitaine nous suivra jusqu’au quai d’accueil et viendra nous saluer amicalement. Je lui demande ce que nous devons lui payer pour le déplacement. Il me répond rien du tout, c’est le 1er janvier, bonne et heureuse année à vous.

Vérifier l’étendue des dégâts

Il est temps de récupérer de nos émotions. Gary et Alexis repartent sur Paris avec un avion depuis Barcelone. Nous faisons un peu de rangement et profitons d’une bonne et longue douche pour nous dessaler. L’accueil espagnol est très chaleureux malgré les règles sanitaires renforcées à cause du COVID en Catalogne. Nous prenons la décision de rester ici pour les 6 prochains jours pour pouvoir faire l’état des lieux des dégâts. En surface à priori, le bateau n’a pas trop souffert. Il faudra inspecter le dessous de la coque pour nous assurer que tout est en ordre. Forcément, nous allons avoir des frais imprévus, au moins pour le génois et quelques reprises de gelcoat sur l’avant de la coque. Nous espérons que ce ne sera pas trop important pour nous permettre de repartir rapidement. Mais une chose est sûre, l’aventure est bien lancée!

Je tiens à saluer le calme et la sérénité de l’équipage pendant tout cet épisode. Il n’y a eu aucune panique, les problèmes ont été gérés les uns après les autres. Nous avons débriefé tout ça et les enfants n’ont pas l’air traumatisés plus que ça. Leur envie de naviguer et de voyager reste intacte. Lynne et moi avons pris de l’expérience. Nous savons que nous pouvons faire face à ce type de situation. Nous aurions préféré arriver à Alcudia sans dommages. Mais la voile en Méditerranée et en hiver, ce n’est pas une partie de plaisir.

Au moment où nous commencions à refaire route au moteur vers 5h30 du matin, nous avions capté un appel de détresse d’un bateau au large du Barcarès. Nous avions suivi les opérations de sauvetage par le CROSS Med. Ils s’en sont moins bien sortis que nous dans des creux de 3m à 15 milles au large, avec un génois déchiré. Il ont été pris en remorque par la SNSM, elle-même surprise de la violence de la météo qui n’était pas du tout annoncée.

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